Gabon : peut-on proclamer le pluralisme démocratique tout en refusant la parole à la presse privée ?
Le Gabon dispose d’un Code de la communication qui garantit aux journalistes un libre accès à la collecte, au traitement et à la diffusion de l’information. Pourtant, dans la pratique, les autorités publiques continuent majoritairement de réserver leur parole aux médias publics. Une contradiction qui fragilise le pluralisme démocratique, nourrit la défiance et contribue à polariser davantage le débat public.
Le Gabon aime rappeler son attachement à la démocratie. La Constitution consacre le pluralisme. Les textes garantissent la liberté de la presse. L’article 56, alinéa premier, du Code de la communication dispose même que « les professionnels de la communication ont libre accès à la collecte, au traitement et à la diffusion de l’information ».
Sur le papier, peu de choses semblent manquer. Dans la réalité, pourtant, l’exercice quotidien du journalisme raconte une autre histoire. Une histoire faite de silences administratifs, de demandes d’interviews restées sans réponse, de courriers ignorés, de sollicitations sans suite et d’un accès inégal à la parole publique. Une histoire qui concerne particulièrement les médias privés, lesquels se retrouvent souvent relégués à la périphérie de la communication institutionnelle alors même qu’ils représentent aujourd’hui une part essentielle de l’information consommée par les Gabonais.
La question mérite d’être posée sans détour : comment un État peut-il consacrer le pluralisme démocratique dans ses textes tout en limitant, dans les faits, l’expression de ce pluralisme à travers les médias ? Le problème n’est pas juridique. Il est culturel et politique.
Depuis des années, une partie importante des responsables publics a développé un réflexe devenu presque mécanique : parler prioritairement aux médias publics. Ministres, directeurs généraux, responsables d’autorités administratives indépendantes, dirigeants d’agences publiques ou responsables de l’administration centrale privilégient généralement les chaînes, radios et journaux appartenant à l’État lorsqu’il s’agit de s’exprimer.
Cette pratique pourrait sembler anodine si elle n’emportait pas des conséquences profondes sur la qualité du débat démocratique. Car qui dit média public dit nécessairement proximité institutionnelle avec l’État. Cela ne signifie pas absence de professionnalisme. Cela signifie simplement que la parole publique y évolue dans un environnement moins contradictoire, moins exposé à la confrontation critique et souvent davantage aligné sur les priorités gouvernementales. Or la démocratie ne se nourrit pas de confort. Elle se nourrit de contradiction.
Lorsqu’un ministre accepte uniquement de répondre aux médias publics, il ne s’adresse pas seulement à un journaliste. Il choisit également le cadre dans lequel son action sera interrogée. Et lorsque ce choix devient systématique, il finit par réduire l’espace du débat public.
Plus grave encore, cette attitude produit un effet pervers dont les autorités ne semblent pas toujours mesurer la portée.
À force d’être ignorés par les institutions, certains médias privés se retrouvent progressivement contraints de chercher leurs interlocuteurs ailleurs. Et qui reste disponible lorsque le gouvernement, les administrations et les autorités indépendantes refusent de parler ? Les opposants. Les syndicats. Les voix dissidentes. Les personnalités marginalisées par la communication officielle.
Ainsi naît une perception dangereuse : celle selon laquelle certains médias seraient devenus des « médias d’opposition ». En réalité, beaucoup d’entre eux ne font que travailler avec les sources qui acceptent encore de leur répondre. La responsabilité de cette polarisation n’est donc pas uniquement médiatique. Elle est aussi institutionnelle.
Une démocratie en construction ne peut pas durablement fonctionner sur un système où l’information publique circule principalement dans des canaux contrôlés ou influencés par l’État, tandis que la presse privée est tenue à distance.
Le gouvernement a aujourd’hui une responsabilité historique. Il lui appartient de corriger cette pratique. Il lui appartient d’instaurer une véritable égalité de traitement entre les médias publics et les médias privés. Il lui appartient surtout de comprendre qu’une presse privée forte n’est pas une menace pour l’État. Elle est une garantie pour la démocratie.
Demain, lorsqu’un programme d’interviews gouvernementales sera organisé, lorsqu’un ministre souhaitera présenter une réforme ou lorsqu’une institution voudra rendre compte de son action, pourquoi les journalistes sélectionnés ne viendraient-ils pas à la fois de la presse publique et de la presse privée ? Pourquoi la diversité des médias ne deviendrait-elle pas enfin le reflet de la diversité des citoyens ?
Le pluralisme ne consiste pas à autoriser l’existence de médias différents. Le pluralisme consiste à leur reconnaître une égale légitimité. Le Gabon est engagé dans la construction de sa Ve République. Les institutions se réforment. Les ambitions sont affichées. Les promesses sont nombreuses.
Mais aucune démocratie ne se consolidera durablement si la parole publique continue d’être distribuée selon une logique de proximité plutôt que selon une logique d’égalité. Car au bout du compte, la question n’est pas celle des journalistes. La question est celle des citoyens.
Un peuple ne peut comprendre pleinement l’action publique que lorsque toutes les sensibilités médiatiques peuvent l’interroger librement. Et une démocratie qui ne supporte pas les questions finit toujours par avoir peur des réponses.
Cet éditorial s’inscrit dans une logique de défense du pluralisme médiatique comme condition du pluralisme démocratique, sans tomber dans la dénonciation militante, mais en mettant le gouvernement face à ses responsabilités institutionnelles.









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