Petits métiers réservés aux Gabonais : onze mois après, une réforme toujours introuvable
Annoncée le 12 août 2025 comme une mesure phare de lutte contre le chômage et de reconquête de la souveraineté économique, la décision de réserver sept catégories de « petits métiers » aux seuls Gabonais devait marquer un tournant dans la politique nationale de l’emploi. Près d’un an plus tard, le constat est sans appel : faute de cadre juridique, de contrôle et d’accompagnement, cette réforme peine à produire le moindre effet tangible sur le terrain.
Le gouvernement avait pourtant affiché une ambition claire. Le commerce de proximité, les transferts d’argent non agréés, la réparation de téléphones, la coiffure de rue, l’orpaillage artisanal non autorisé, l’intermédiation dans l’achat des récoltes ainsi que l’exploitation de petits ateliers ou de machines de jeux devaient désormais être réservés aux nationaux. L’objectif était double : offrir davantage d’opportunités aux jeunes Gabonais et réduire progressivement la domination des travailleurs étrangers dans ces secteurs d’activité.
Près de onze mois après cette annonce, les résultats attendus ne sont toujours pas au rendez-vous. L’espoir suscité par cette mesure s’est progressivement transformé en interrogation, voire en scepticisme, tant son application reste difficilement perceptible dans le quotidien des populations.
Sur le terrain, la réalité est restée pratiquement inchangée
Il suffit de parcourir les marchés de Mont-Bouët, Nkembo, Charbonnages, Nzeng-Ayong ou encore les quartiers populaires de Libreville pour constater que l’organisation des activités concernées est demeurée quasiment identique. Les étals de fruits et légumes, les boutiques de réparation de téléphones, les salons de coiffure de rue ou encore de nombreuses activités commerciales restent, dans leur grande majorité, exploités par des ressortissants étrangers installés parfois depuis plusieurs décennies.
Pour de nombreux commerçants gabonais, la mesure n’a jamais dépassé le stade de l’annonce politique. « On nous avait expliqué que les Gabonais allaient reprendre leurs marchés. Depuis, personne n’est venu nous expliquer comment cela allait se faire, ni contrôler quoi que ce soit. Et puis, reprendre un commerce suppose d’avoir un capital que beaucoup d’entre nous n’ont pas », confie Sylvie, vendeuse de condiments installée depuis deux ans au carrefour Carnaval, dans le quartier Charbonnages.
Une réforme privée de ses instruments d’application
L’une des principales faiblesses de cette décision réside dans l’absence des mécanismes nécessaires à sa mise en œuvre. Si le Conseil des ministres avait officiellement adopté le principe de la réservation de ces activités, celui-ci n’a jamais été suivi d’un décret d’application précisant les modalités pratiques, les délais de mise en conformité, les conditions de contrôle ou encore les sanctions encourues en cas de non-respect.
La porte-parole du gouvernement avait également annoncé la production de rapports réguliers destinés à suivre l’évolution de cette réforme. À ce jour, aucun document public ne permet pourtant d’apprécier son niveau d’exécution, le nombre d’activités effectivement transférées à des opérateurs gabonais ou les éventuelles difficultés rencontrées par les administrations chargées de son application.
Une ambition confrontée aux réalités économiques
Au-delà du volet réglementaire, cette réforme s’est rapidement heurtée aux contraintes économiques auxquelles font face de nombreux jeunes Gabonais. Accéder à ces métiers suppose de disposer d’un minimum de capital, d’une formation, d’un réseau de fournisseurs, d’une clientèle fidèle ainsi que d’une bonne connaissance des circuits commerciaux.
« On ne devient pas commerçant du jour au lendemain. Ceux qui exercent aujourd’hui ont parfois mis vingt ans à construire leur activité. Sans accompagnement financier ni formation, il est difficile d’imaginer un remplacement massif », explique Sylvain, coiffeur à Libreville.
À cela s’ajoute une réalité sociologique souvent évoquée : une partie de la jeunesse diplômée continue de considérer ces activités comme insuffisamment valorisantes au regard de son niveau d’études, malgré les revenus parfois significatifs qu’elles peuvent générer.
Une souveraineté économique ne se décrète pas
Avec le recul, plusieurs observateurs estiment que cette annonce répondait avant tout à un contexte politique particulier, marqué notamment par les tensions autour du marché de Lambaréné et par une montée des revendications en faveur d’une plus grande place des nationaux dans l’économie informelle. La crise diplomatique qui avait suivi avec le Bénin ainsi que les accusations de xénophobie ont par la suite contribué à reléguer le dossier au second plan.
Pour autant, la question de la souveraineté économique demeure entière. Réserver certains métiers aux nationaux peut constituer un levier de politique publique, à condition que cette orientation s’accompagne d’un véritable dispositif d’accompagnement : accès au financement, formations qualifiantes, accompagnement à la création d’entreprise, facilitation de l’accès aux espaces commerciaux et contrôle effectif des activités concernées.
Sans ces préalables, la réforme risque de demeurer une annonce sans lendemain. Car si la souveraineté économique constitue un objectif légitime, elle ne peut se construire sur des déclarations d’intention. Elle exige une stratégie cohérente, des moyens adaptés et une volonté constante de transformer les annonces politiques en résultats concrets pour les Gabonais.









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