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Gabon : après les médias, qui sera le prochain secteur sacrifié ?

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Quatre mois après la suspension des réseaux sociaux décidée par la Haute Autorité de la Communication, les conséquences économiques continuent de frapper durement les médias numériques gabonais. Chute des audiences, effondrement des revenus publicitaires, fragilisation des emplois, ralentissement de l’activité économique : derrière une mesure présentée comme temporaire se dessine désormais une question plus fondamentale. L’État peut-il durablement affaiblir un secteur économique sans envisager les mécanismes nécessaires à sa survie ?

L’histoire économique enseigne une règle simple : lorsqu’une décision publique provoque un choc sur un secteur d’activité, l’État a le devoir d’en mesurer les conséquences et d’en atténuer les effets. Or, depuis le 17 février 2026, date de la suspension des réseaux sociaux sur l’ensemble du territoire national, cette question semble avoir disparu du débat public. Pourtant, les dégâts sont bien réels.

Ils sont visibles. Ils sont quantifiables. Et surtout, ils continuent de s’aggraver. Car contrairement à certaines idées reçues, les réseaux sociaux ne constituent plus depuis longtemps de simples espaces de divertissement ou de conversation. Ils sont devenus des infrastructures économiques.

Pour les médias numériques, Facebook, YouTube, WhatsApp, Instagram ou encore X sont des outils de diffusion, de visibilité, de commercialisation, de promotion et parfois même de coordination interne. Suspendre ces canaux pendant plusieurs mois revient à demander à une compagnie aérienne de continuer à fonctionner sans aéroport ou à une entreprise de transport de poursuivre son activité sans routes.

Une économie brutalement déstructurée

La conséquence a été immédiate. Les audiences ont chuté. Les contenus ont perdu une partie importante de leur visibilité. Les campagnes publicitaires ont diminué. Les annonceurs ont réduit leurs investissements. Les revenus se sont contractés. Et derrière ces chiffres, ce sont des entreprises qui se retrouvent aujourd’hui en difficulté.

Des rédactions qui peinent à maintenir leurs effectifs. Des salaires qui deviennent plus difficiles à honorer. Des loyers qui continuent de tomber. Des charges fiscales et sociales qui, elles, n’ont connu aucune suspension. L’État a suspendu les réseaux sociaux. Mais il n’a suspendu ni les impôts, ni les cotisations sociales, ni les loyers, ni les échéances bancaires. Voilà toute la contradiction.

Une politique publique doit assumer ses conséquences

La question n’est pas de savoir si la décision de la Haute Autorité de la Communication était justifiée ou non. Le débat est ailleurs. Une mesure publique, même légitime, produit nécessairement des conséquences économiques. Et lorsqu’un secteur entier se retrouve fragilisé par une décision prise dans l’intérêt général, la solidarité nationale doit également s’exprimer. C’est un principe élémentaire de gouvernance.

Partout dans le monde, lorsque des activités économiques sont affectées par des mesures administratives exceptionnelles, des mécanismes compensatoires sont envisagés. Subventions temporaires. Reports fiscaux. Échéanciers de paiement. Exonérations ciblées. Accompagnement sectoriel. Pourquoi cette réflexion semble-t-elle absente lorsqu’il s’agit des médias gabonais ?

Derrière les médias, des familles

L’une des erreurs les plus fréquentes consiste à considérer les médias comme de simples acteurs du débat public. Les médias sont aussi des entreprises. Ils emploient des journalistes, des techniciens, des commerciaux, des graphistes, des vidéastes, des développeurs, des chauffeurs, des agents administratifs.
Derrière chaque rédaction, il existe des familles. Des crédits immobiliers. Des loyers. Des enfants scolarisés. Des engagements financiers. Lorsqu’un média s’effondre, ce ne sont pas seulement des articles qui disparaissent. Ce sont des emplois. Des compétences. Des parcours de vie. Des projets.

Le gouvernement face à sa propre doctrine

Cette situation interpelle directement les autorités. Depuis plusieurs années, le discours officiel met en avant l’entrepreneuriat national, l’économie numérique, l’innovation et la diversification économique. Cette ambition est légitime. Elle est même nécessaire. Mais elle impose une cohérence. Car on ne peut pas appeler les jeunes à entreprendre tout en restant indifférent lorsque leur environnement économique est brutalement bouleversé.

On ne peut pas promouvoir l’économie numérique tout en ignorant les conséquences économiques d’une décision qui affecte directement ses principaux outils de fonctionnement. La crédibilité d’une politique publique se mesure précisément dans sa capacité à protéger les acteurs qu’elle encourage.

Une urgence démocratique autant qu’économique

Au-delà des entreprises concernées, c’est toute la qualité du débat public qui est en jeu.
Un média économiquement affaibli devient un média vulnérable. Vulnérable aux pressions. Vulnérable aux influences. Vulnérable aux dépendances. Or, une démocratie saine a besoin exactement de l’inverse. Elle a besoin de médias économiquement solides, éditorialement indépendants et capables d’exercer librement leur mission d’information.

L’affaiblissement actuel du secteur ne constitue donc pas seulement un problème économique. Il représente également un risque démocratique.

Le temps de la réflexion est terminé

Quatre mois après la suspension des réseaux sociaux, le moment n’est plus à l’observation. Il est à l’action. Le gouvernement, le Parlement, les autorités de régulation, les organisations patronales et les acteurs du secteur doivent ouvrir sans délai une réflexion nationale sur la viabilité économique des médias.

Car la question n’est plus seulement de savoir comment sauver les entreprises de presse.
La véritable question est de savoir quel espace informationnel le Gabon souhaite encore avoir demain. Et surtout combien de médias seront encore debout lorsque cette crise prendra fin. Car une démocratie peut survivre à une crise économique. Elle survit beaucoup plus difficilement à la disparition progressive de ses médias.

Henriette Lembet

Journaliste Le temps est une donnée fatale à laquelle rien ne résiste...

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