Presse : la Ve République est-elle en train de refermer l’espace ouvert en 2016 ?
Dix ans après l’adoption de la loi n°019/2016 portant Code de la communication, Ensemble Pour le Gabon (EPG) choisit moins de célébrer l’anniversaire d’une réforme que d’interroger l’état réel des libertés publiques sous la Ve République. Dans une publication datée du 18 août 2026, le parti rappelle le rôle joué par les professionnels de la communication et Alain-Claude Bilie-By-Nze dans l’évolution du cadre juridique de la presse, avant de dresser un parallèle particulièrement sévère avec la situation actuelle : convocations de journalistes, suspensions de médias, restriction des réseaux sociaux et interrogation sur l’indépendance du régulateur. Derrière l’hommage historique se trouve une accusation politique autrement plus embarrassante : la « rupture » promise en 2023 est-elle en train de produire, en matière de liberté d’informer, un retour en arrière ?
Le propos d’Ensemble Pour le Gabon est construit autour d’un paradoxe. Le 9 août 2016, sous un régime pourtant abondamment critiqué pour ses atteintes aux libertés publiques, le Gabon promulguait un nouveau Code de la communication issu d’un long processus associant pouvoirs publics et professionnels du secteur. Dix ans plus tard, sous une Ve République fondée sur la promesse de rupture avec les pratiques de l’ancien régime, EPG estime nécessaire de demander : « La rupture promise peut-elle consister à revenir sur des libertés conquises avant elle ? »
2016 : rappeler que la liberté fut aussi une conquête des professionnels
La question est politiquement redoutable. Car une rupture ne se mesure pas seulement à la disparition des anciennes institutions ou au renouvellement des dirigeants. Elle se mesure également à l’élargissement des droits. Et lorsqu’un régime nouveau offre moins d’espace à la contradiction que celui qu’il prétend avoir dépassé, le mot « rupture » risque progressivement de perdre sa substance.
EPG prend néanmoins soin de ne pas réécrire l’histoire à l’avantage exclusif d’Alain-Claude Bilie-By-Nze. « Cette réforme n’est pas née de la volonté d’un homme seul », souligne la publication. Le parti rappelle les revendications des journalistes, éditeurs, patrons de presse, syndicats et associations professionnelles, ainsi que les États généraux de la communication organisés en décembre 2014.
Cette précision est essentielle. Le Code de 2016 n’a pas été un cadeau du pouvoir aux journalistes. Il fut aussi le résultat d’un rapport de forces professionnel et d’une revendication ancienne, notamment autour de la suppression des peines d’emprisonnement pour les délits de presse.
EPG revendique cependant une part particulière pour celui qui était alors ministre de la Communication. Alain-Claude Bilie-By-Nze avait défendu le projet devant la représentation nationale en juin 2016. « Le combat des professionnels avait désormais une traduction juridique. La revendication était devenue la loi », résume le parti.
L’analyse devient alors particulièrement inconfortable pour le pouvoir actuel : comment expliquer que certaines libertés obtenues sous l’ancien régime apparaissent aujourd’hui suffisamment fragilisées pour que journalistes et organisations professionnelles soient contraints d’en rappeler régulièrement l’existence ?
Des journalistes convoqués : quand l’exception commence à ressembler à une méthode
EPG aligne plusieurs affaires. La convocation, la garde à vue puis la détention préventive du directeur de publication de Gabon Media Time en octobre 2025. L’interpellation de Roland Olouba Oyabi en janvier 2026. La convocation du directeur de publication et du rédacteur en chef de Dépêches 241 par la Direction générale des recherches en juillet dernier. Puis, en août, celle de Désiré Ename, directeur de publication d’Échos du Nord, à la Direction de la Sûreté urbaine.
Le parti reconnaît lui-même que « chaque affaire a naturellement ses circonstances propres et doit être examinée comme telle ». Cette réserve est importante. Une carte de presse ne constitue pas une immunité judiciaire et aucun journaliste ne peut se prévaloir de sa profession pour s’affranchir du droit commun. Mais EPG pose ensuite la vraie question : « L’accumulation finit par susciter des questions. » C’est précisément là que se situe le problème.
Une convocation peut être circonstancielle. Deux peuvent relever de dossiers distincts. Mais lorsque les journalistes et directeurs de publication voient régulièrement leurs différends éditoriaux ou leurs publications déboucher sur l’intervention de services policiers ou de renseignement, la question n’est plus seulement juridique : elle devient démocratique.
Le danger n’est même pas nécessairement d’emprisonner massivement les journalistes. Il suffit parfois d’installer l’incertitude. À force de convocations, chacun finit par se demander non plus seulement si son information est exacte, mais si sa publication lui vaudra un passage devant un service de sécurité. C’est ainsi que naît l’autocensure : non par interdiction formelle, mais par anticipation du risque.
Dépénaliser la presse pour la renvoyer devant les services de sécurité ?
C’est probablement l’une des contradictions les plus fortes soulevées indirectement par le texte d’EPG. Le Gabon a fait évoluer son droit pour soustraire les délits de presse à une logique essentiellement carcérale. Or, si un différend né d’une publication journalistique finit régulièrement devant des services de police ou de renseignement plutôt que devant les mécanismes spécifiques prévus par le droit de la communication, à quoi sert la dépénalisation ?
EPG formule une doctrine qui mérite attention : « À une information contestée, un État de droit oppose le droit de réponse, la contradiction, la rectification et les procédures prévues par la loi. Il n’oppose pas l’intimidation. » Tout est là.
Une presse libre n’est pas une presse irresponsable. Elle peut diffamer. Elle peut se tromper. Elle peut manquer au contradictoire. Elle doit alors répondre de ses fautes devant les institutions compétentes.
Mais la réponse démocratique à l’abus de liberté ne peut être la disparition progressive de la liberté elle-même.
HAC : réguler la presse ou protéger le pouvoir de la presse ?
La charge d’EPG devient plus institutionnelle lorsqu’elle vise la Haute Autorité de la Communication. Le parti ne conteste pas le principe de régulation. Au contraire, il affirme qu’« une démocratie a besoin d’un régulateur ». Il attaque plutôt la question de son indépendance et de la perception de cette indépendance. Et la formule tombe : « Réguler n’est pas contrôler. » C’est probablement le cœur du débat.
Une autorité de régulation ne doit être ni l’avocat des médias ni le bouclier du gouvernement. Elle doit protéger l’espace informationnel lui-même : pluralisme, déontologie, accès équitable, droits des citoyens et respect du droit.
Lorsqu’un régulateur est davantage redouté par les médias pour ses sanctions qu’il n’est reconnu pour son impartialité, quelque chose se dérègle. Et lorsqu’une partie significative de la profession commence à percevoir ses décisions comme l’expression indirecte du pouvoir politique, le problème dépasse même la réalité de son indépendance : il touche à sa légitimité.
Réseaux sociaux : punir les auteurs ou punir tout un pays ?
EPG revient naturellement sur la suspension des réseaux sociaux décidée en février 2026. Ici encore, le débat ne devrait pas être caricaturé. Les réseaux sociaux charrient injures, désinformation, atteintes à la vie privée et contenus susceptibles de tomber sous le coup de la loi. L’État dispose du droit, et même du devoir, de poursuivre leurs auteurs lorsque des infractions sont caractérisées.
Mais c’est justement parce qu’il dispose de ce pouvoir que la restriction générale devient difficile à justifier comme réponse durable aux comportements individuels. EPG pose une question simple : « Peut-on défendre la liberté de communication et accepter qu’un espace majeur d’expression des citoyens puisse être fermé par décision administrative ? »
En 2026, Facebook, TikTok ou d’autres plateformes ne servent plus uniquement à commenter l’actualité. Des médias y diffusent leurs productions. Des entreprises y prospectent. Des commerçants y vendent. Des créateurs y travaillent. Des citoyens y exercent leur liberté d’expression.
Punir collectivement cet écosystème pour les dérives de certains revient à utiliser une réponse extrêmement large là où l’État devrait précisément démontrer sa capacité à identifier, poursuivre et sanctionner individuellement les auteurs d’infractions. Les dérives de quelques-uns ne peuvent durablement justifier la privation du plus grand nombre.
Le silence de la profession, l’autre menace
Mais la partie la plus intéressante du texte d’EPG est peut-être celle où le parti cesse d’accuser exclusivement le pouvoir. « Et les journalistes ? », demande-t-il. La question mérite d’être retournée vers toute la profession.
Où sont les grandes solidarités lorsque l’un des nôtres est inquiété ? Pourquoi certaines organisations deviennent-elles bruyantes lorsque leurs proches sont concernés et silencieuses lorsqu’un média concurrent est frappé ? Pourquoi la défense des libertés varie-t-elle parfois selon l’identité politique ou éditoriale de celui qui en est privé ?
EPG rappelle avec justesse que « la liberté de la presse est indivisible ». C’est probablement la leçon la plus difficile.
Un journaliste qui considère acceptable la restriction frappant un confrère parce qu’il désapprouve ses opinions abandonne le principe même qui le protège. On ne défend pas la liberté de la presse parce qu’on aime celui qui parle. On la défend précisément pour garantir le droit de parler à celui avec lequel on n’est pas d’accord.
Alain-Claude Bilie-By-Nze : l’hommage et le sous-texte politique
Il serait enfin naïf d’ignorer la dimension politique de cette publication. EPG rend explicitement hommage à Alain-Claude Bilie-By-Nze et conclut sur sa situation actuelle : « L’homme qui, dix ans plus tôt, contribuait à élargir l’espace des libertés est aujourd’hui lui-même privé de liberté. »
Le procédé est évidemment politique. Mais cela ne suffit pas à invalider la question posée.
On peut discuter le bilan politique d’Alain-Claude Bilie-By-Nze. On peut rappeler qu’il fut l’une des figures majeures d’un régime dont les rapports avec la presse furent eux-mêmes loin d’être exemplaires. On peut même considérer que le Code de 2016 n’a pas, à lui seul, transformé le Gabon en modèle de liberté médiatique. Mais l’histoire d’une réforme ne disparaît pas parce que son promoteur appartient désormais à l’opposition.
S’il a effectivement porté devant le Parlement un texte élargissant certaines garanties accordées à la presse, ce fait doit pouvoir être reconnu indépendamment du jugement porté sur le reste de son parcours.
La Ve République face à une question qu’elle ne pourra éternellement esquiver
Au fond, le texte d’Ensemble Pour le Gabon pose moins la question du passé que celle du présent. La Ve République veut-elle être plus libre que le régime qu’elle a remplacé, ou simplement différente ?
Car on ne bâtit pas une démocratie nouvelle uniquement avec une nouvelle Constitution, de nouvelles institutions ou de nouveaux titulaires du pouvoir. Une rupture démocratique se mesure aussi à la capacité du pouvoir à supporter ce qui le dérange : une enquête embarrassante, un éditorial sévère, une caricature, une contradiction publique, une presse indépendante. Et c’est précisément lorsqu’elle devient désagréable que la liberté de la presse démontre son utilité.
EPG conclut par une interrogation qui devrait dépasser les appartenances politiques : « Sommes-nous encore prêts, collectivement, à défendre ce que nous avions conquis ? »
Dix ans après le Code de la communication, une autre question mérite d’être ajoutée : si le Gabon de 2016 avait estimé nécessaire d’élargir les libertés de la presse, comment le Gabon de la « Libération » pourrait-il expliquer qu’en 2026 il en accepte moins ? Car une révolution institutionnelle qui remplace les hommes sans agrandir l’espace des libertés peut toujours se proclamer rupture. Elle aura beaucoup plus de mal à démontrer qu’elle constitue un progrès.









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