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Gabon : peut-on être un bon ministre sans connaître le pays ?

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Dans la Vᵉ République, le président de la République est également chef du gouvernement. Plus que jamais, l’efficacité de l’action publique dépend donc de la qualité de son équipe ministérielle. Mais une question essentielle mérite d’être posée : peut-on conduire une politique publique pertinente sans connaître profondément le pays que l’on administre ? Au-delà des diplômes et des compétences techniques, l’exercice ministériel exige une connaissance intime du Gabon, de ses territoires et des réalités vécues par ses populations.

Depuis l’avènement de la Vᵉ République, le président de la République concentre désormais la direction du gouvernement. Cette évolution institutionnelle renforce mécaniquement la responsabilité de chaque ministre. Ils ne sont plus seulement des administrateurs chargés de gérer un département ministériel. Ils deviennent les premiers capteurs des réalités nationales et les principaux artisans de la traduction de la vision présidentielle en politiques publiques concrètes.

Dans cette configuration, le chef de l’État ne peut pas être partout. Il ne peut visiter chaque village, entendre chaque communauté, mesurer personnellement chaque difficulté. Il gouverne aussi à travers ce que ses ministres lui rapportent. Si cette remontée d’information est incomplète, approximative ou déconnectée du terrain, la décision présidentielle elle-même risque d’être biaisée. Un président ne décide jamais mieux que les informations qui lui sont remontées.

Un ministre n’administre pas un dossier, il administre une réalité humaine

La tentation est grande de réduire un ministère à des tableaux budgétaires, des notes techniques ou des indicateurs de performance. Pourtant, derrière chaque ligne budgétaire se trouvent des vies humaines.

Le ministre de la Santé ne gère pas uniquement des hôpitaux ; il doit comprendre ce que signifie parcourir plusieurs dizaines de kilomètres pour rejoindre un dispensaire. Le ministre de l’Éducation ne pilote pas seulement des programmes scolaires ; il doit savoir ce que représente une salle de classe sans enseignant ou une école sans électricité. Le ministre des Travaux publics ne supervise pas uniquement des marchés ; il doit connaître l’isolement des populations lorsqu’une route devient impraticable.

Un ministre qui ne connaît son département qu’à travers les rapports de son administration finit par gouverner une statistique plutôt qu’un pays. Il traite des chiffres alors que les citoyens vivent des réalités.

Le terrain est le premier conseil des ministres

Un ministre devrait connaître son pays autrement que par les cartes administratives. Il devrait pouvoir identifier les bassins économiques, comprendre les contraintes logistiques, mesurer les disparités entre les provinces et saisir les spécificités culturelles qui influencent l’application des politiques publiques.

Comment élaborer une politique agricole sans avoir échangé avec les producteurs ? Comment réformer les transports sans emprunter les routes qu’utilisent quotidiennement les Gabonais ? Comment parler d’économie numérique sans mesurer les zones où le réseau téléphonique reste inexistant ? Comment planifier l’accès à l’eau sans visiter les quartiers ou les villages qui en sont privés ?

Les meilleures politiques publiques naissent rarement dans les bureaux climatisés. Elles prennent forme sur le terrain, au contact des réalités que les rapports administratifs résument parfois en quelques lignes.

La loyauté envers le président, c’est d’abord lui dire la vérité

Dans un système où le président est également chef du gouvernement, la première qualité d’un ministre n’est pas d’approuver systématiquement les orientations du pouvoir. Sa première responsabilité est d’éclairer la décision présidentielle avec sincérité. Un ministre qui minimise les difficultés de son secteur pour présenter une situation artificiellement favorable ne protège pas le chef de l’État ; il l’expose. Celui qui transforme chaque problème en succès, chaque retard en performance ou chaque crise en simple incident prive le président de l’information dont il a besoin pour arbitrer efficacement.

La loyauté ne consiste pas à dire au chef de l’État ce qu’il souhaite entendre. Elle consiste à lui dire ce qu’il doit savoir. Car gouverner sur la base d’une réalité embellie conduit inévitablement à des décisions inadaptées.

Le véritable critère n’est pas le diplôme, mais la capacité à comprendre le pays

Le Gabon dispose de femmes et d’hommes brillants, formés dans les meilleures universités du monde. Cette expertise est précieuse et doit être valorisée. Mais elle ne saurait remplacer la connaissance du pays. Un ministre peut être un excellent juriste, un économiste reconnu ou un ingénieur de haut niveau. S’il ignore comment vivent les populations auxquelles s’adressent ses réformes, il risque de produire des politiques techniquement irréprochables mais socialement inopérantes.

À l’inverse, la proximité avec le terrain ne suffit pas davantage. Gouverner exige aussi de la méthode, de la vision, de la rigueur et une capacité à transformer les constats en réformes efficaces. L’excellence ministérielle naît précisément de cette rencontre entre compétence technique et intelligence du territoire.

Dans la Vᵉ République, où le président de la République assume également les fonctions de chef du gouvernement, l’exigence doit être encore plus élevée. Les ministres ne sont pas de simples exécutants. Ils sont les yeux, les oreilles et parfois même la conscience de l’action gouvernementale. S’ils connaissent mal le Gabon, ils décriront mal ses réalités. Et s’ils décrivent mal les réalités, ils inspireront nécessairement de mauvaises décisions.

Au fond, la question n’est donc pas de savoir si un ministre maîtrise son dossier. La véritable question est de savoir s’il maîtrise le pays auquel ce dossier est destiné. Car on peut administrer un ministère sans connaître le Gabon. Mais il est beaucoup plus difficile de transformer durablement le Gabon sans le comprendre profondément.

Casimir Mapiya

« Le journaliste est un interprète de la curiosité publique.» Bernard Pivot Bernard Pivot

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