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Différend Gabon–Guinée équatoriale : quand la Cour constitutionnelle doit apprendre aux médias publics à informer

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La convocation, le 4 août 2026, des responsables de L’Union, de l’Agence gabonaise de presse (AGP), de Gabon 1ère et de Gabon 24 par le président de la Cour constitutionnelle, Dieudonné Aba’a Owono, en présence de la Haute Autorité de la Communication (HAC), interpelle bien au-delà du seul différend frontalier avec la Guinée équatoriale. Comme l’a relevé notre confrère Direct Infos Gabon dans sa publication du 5 août, cette rencontre visait notamment à rappeler aux médias publics les exigences de rigueur dans le traitement de ce dossier sensible. Mais elle révèle surtout un paradoxe embarrassant : comment expliquer que des médias financés par l’État, disposant théoriquement du meilleur accès aux institutions, aient encore besoin d’être recadrés pour correctement informer les Gabonais sur une question d’une telle importance nationale ?

L’épisode pourrait être considéré comme une simple séance pédagogique. Il devrait pourtant conduire à une réflexion beaucoup plus profonde sur l’état du service public de l’information au Gabon. Selon Direct Infos Gabon⁠, le président de la Cour constitutionnelle a réuni les responsables de plusieurs médias publics afin d’évoquer leur couverture du différend territorial opposant Libreville à Malabo. Recoupement de l’information, recours aux sources officielles et prudence dans l’interprétation leur auraient notamment été rappelés.

Le sujet mérite évidemment toutes les précautions. L’Accord d’engagement conjoint signé le 28 juillet 2026 à Addis-Abeba, dans le prolongement de l’arrêt rendu le 19 mai 2025 par la Cour internationale de Justice, ne signifie pas que le contentieux est définitivement réglé dans toutes ses modalités. La Cour constitutionnelle a précisément tenu à distinguer l’ouverture d’un cadre de dialogue de la mise en œuvre proprement dite de la décision juridictionnelle. Sur une question touchant à l’intégrité territoriale du Gabon, l’approximation journalistique peut effectivement produire des conséquences politiques et diplomatiques sérieuses.

Des médias publics pourtant au plus près de la source

Mais c’est précisément là que le bât blesse. S’il existe au Gabon des rédactions qui devraient être les mieux placées pour disposer d’une information institutionnelle fiable, documentée et rapidement vérifiable, ce sont bien L’Union, l’AGP, Gabon 1ère et Gabon 24. Ces médias disposent d’un accès privilégié aux autorités publiques, couvrent quotidiennement les activités officielles et bénéficient, directement ou indirectement, de ressources publiques. Que la plus haute juridiction constitutionnelle soit conduite à leur rappeler les fondamentaux du métier devrait donc interroger.

Le contraste est d’autant plus saisissant que, depuis plusieurs années, une partie importante de l’information politique, économique, judiciaire et institutionnelle gabonaise est portée par les médias privés, particulièrement ceux opérant en ligne. Avec des moyens financiers et humains souvent considérablement inférieurs, ces rédactions enquêtent, recoupent, interrogent les documents publics et proposent des décryptages qui finissent régulièrement par alimenter le débat national. Elles ne sont évidemment ni infaillibles ni dispensées des exigences déontologiques. Mais leur dynamisme révèle, en creux, les insuffisances persistantes du service public de l’information.

Informer n’est pas seulement relayer la parole officielle

Le problème serait toutefois mal posé si la réponse consistait désormais à demander aux journalistes publics de privilégier systématiquement la « source officielle ». Une source institutionnelle est indispensable lorsqu’il s’agit d’établir la position de l’État ; elle ne saurait devenir l’unique horizon du travail journalistique. Un média public n’est pas le service de communication du gouvernement, de la Cour constitutionnelle ou d’une quelconque administration. Sa responsabilité consiste à informer les citoyens avec exactitude, pluralisme et indépendance.

C’est ici que le recadrage rapporté par Direct Infos Gabon devient délicat. Plus l’État centralise l’information sur un dossier sensible, plus il risque de transformer la nécessaire rigueur journalistique en discipline de communication. Or, la meilleure protection contre les erreurs n’est pas de réduire le nombre de sources, mais d’améliorer la compétence des rédactions, leur accès aux documents, leur capacité de vérification et leur maîtrise des questions juridiques et diplomatiques. Sur le différend avec la Guinée équatoriale, expliquer l’arrêt de la CIJ, ses conséquences et la portée exacte de l’accord d’Addis-Abeba nécessite précisément du journalisme spécialisé.

Cette faiblesse devient encore plus préoccupante lorsque l’on considère la concurrence informationnelle actuelle. Les Gabonais n’attendent plus le journal télévisé du soir pour apprendre ce qui s’est produit à 10 heures. Les médias numériques, les réseaux sociaux et les plateformes de messagerie ont profondément bouleversé le rapport à l’information. Lorsqu’un média public arrive après tout le monde, reproduit un communiqué ou se contente d’une information institutionnelle sans la contextualiser, il abandonne mécaniquement le terrain aux médias privés et aux réseaux sociaux.

Le véritable chantier : reconstruire un service public de l’information

La réunion du 4 août devrait donc provoquer autre chose qu’un simple rappel à l’ordre. Elle devrait ouvrir le chantier de la transformation des médias publics gabonais. Pourquoi des rédactions disposant d’un accès incomparable aux institutions peinent-elles encore à imposer leur agenda informationnel ? Pourquoi les médias privés en ligne sont-ils si souvent contraints de produire les décryptages, mises en perspective et investigations que devrait également offrir un service public audiovisuel correctement structuré ?

La question est institutionnelle, mais également éditoriale. Il faut davantage de journalistes spécialisés en droit, économie, diplomatie, finances publiques, environnement ou politiques sociales. Il faut leur garantir l’accès aux documents et aux responsables publics. Il faut surtout sortir d’une conception ancienne dans laquelle le journaliste du service public accompagne l’autorité, recueille sa déclaration et la restitue presque mécaniquement. Le journalisme commence précisément là où s’arrête le communiqué.

Au fond, l’épisode du différend frontalier met en lumière une contradiction de la Ve République. Le Gabon ambitionne de renforcer ses institutions, sa souveraineté et sa démocratie, mais ne pourra y parvenir avec un service public de l’information condamné à courir derrière l’actualité ou à attendre que l’autorité lui indique comment la raconter. La réponse aux insuffisances constatées ne doit donc pas être davantage de contrôle politique sur les rédactions, mais davantage de professionnalisme, d’expertise, de moyens et d’indépendance éditoriale.

Car si la Cour constitutionnelle doit régulièrement expliquer aux médias publics comment traiter l’information institutionnelle, tandis que des rédactions privées aux moyens autrement plus modestes parviennent à documenter et décrypter ces mêmes sujets, alors le problème dépasse largement quelques articles ou reportages maladroits. C’est le modèle même du service public de l’information qu’il devient urgent d’interroger.

Casimir Mapiya

« Le journaliste est un interprète de la curiosité publique.» Bernard Pivot Bernard Pivot

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