Dette souveraine : la confiance, ce capital invisible qui fait la différence

La dette publique est devenue l’un des sujets les plus débattus de notre époque. En Afrique comme ailleurs, elle suscite interrogations, inquiétudes et parfois même fantasmes. Pourtant, le véritable enjeu n’est pas tant le niveau de la dette que la capacité d’un État à la gérer efficacement et à inspirer confiance à ceux qui le financent.
Depuis plusieurs années, le débat public tend à réduire la soutenabilité de la dette à un simple ratio rapportant l’encours de la dette au produit intérieur brut. Cet indicateur est certes utile, mais il demeure insuffisant pour apprécier la solidité financière réelle d’un pays.
Comme je le soulignais dans une tribune publiée en février dernier dans Jeune Afrique, le véritable enjeu pour les économies africaines n’est pas tant le niveau de la dette que son coût. Une dette élevée peut demeurer soutenable lorsque son coût reste maîtrisé, tandis qu’une dette plus modeste peut rapidement devenir problématique lorsque les conditions de financement se détériorent.
L’évolution récente des marchés et les stratégies adoptées par plusieurs États nous conduisent aujourd’hui à prolonger cette réflexion. Car si le coût de la dette constitue un facteur déterminant pour la soutenabilité des finances publiques, il dépend lui-même d’un élément fondamental : la confiance.
La confiance des investisseurs, des marchés financiers, des agences de notation et des partenaires internationaux constitue désormais le principal déterminant de la qualité de la signature souveraine d’un État et, par conséquent, du coût auquel celui-ci peut se financer.
L’actualité récente en apporte une illustration remarquable
La Côte d’Ivoire a procédé au rachat anticipé d’une partie de son Eurobond arrivant à échéance en 2032. Au-delà de son impact financier immédiat, cette opération traduit une volonté claire d’optimiser le profil de la dette publique et d’envoyer aux investisseurs un signal de maîtrise et de prévisibilité.
Le Gabon s’est également engagé dans cette dynamique. En 2024, notre pays a procédé au rachat anticipé d’une partie significative de son Eurobond arrivant à échéance en 2025, démontrant sa volonté d’améliorer sa signature souveraine et de renforcer sa crédibilité sur les marchés internationaux. Ces initiatives illustrent une évolution majeure : la dette n’est plus uniquement gérée comme une obligation financière ; elle devient un véritable outil de stratégie économique.
Cette réalité n’est d’ailleurs pas propre aux pays africains
Le Fonds monétaire international a récemment appelé la France à poursuivre ses efforts de redressement budgétaire face à un niveau d’endettement élevé. Pourtant, malgré cette situation, la France continue de bénéficier de la confiance des marchés et conserve un accès privilégié au financement international. Cette apparente contradiction mérite réflexion.
Si les investisseurs continuent à financer la France dans de bonnes conditions, ce n’est pas parce que son niveau de dette est faible. C’est parce qu’ils considèrent que ses institutions sont solides, que son économie demeure résiliente et que sa capacité à honorer ses engagements ne fait pas de doute.
L’histoire récente de la Grèce confirme également cette réalité
Au début des années 2010, le pays était devenu le symbole mondial d’une crise de la dette souveraine. Les marchés avaient perdu confiance, les coûts de financement étaient devenus insoutenables et l’avenir économique du pays semblait compromis.
Quelques années plus tard, grâce à des réformes profondes, à une discipline budgétaire retrouvée et à une stratégie cohérente de gestion de la dette, la Grèce est progressivement parvenue à restaurer sa crédibilité financière. Son redressement rappelle qu’aucune situation n’est irréversible lorsqu’une vision de long terme guide l’action publique.
Ces expériences convergent vers une même conclusion : la question essentielle n’est pas de savoir si un pays est endetté, mais s’il inspire suffisamment confiance pour honorer durablement ses engagements.
Pour les États africains, l’enjeu est donc moins de renoncer à l’endettement que d’en améliorer la qualité.
Cela suppose de développer des stratégies de gestion active du passif, d’allonger les maturités, de diversifier les sources de financement, de réduire les risques de refinancement, de renforcer les marchés financiers régionaux et d’améliorer continuellement la transparence des finances publiques.
Plusieurs pays du continent ont déjà démontré qu’une telle approche permettait de transformer progressivement leur relation avec les investisseurs et d’obtenir de meilleures conditions de financement.
La véritable souveraineté financière ne consiste pas à vivre sans dette. Aucun pays moderne ne se développe sans recourir au crédit. La souveraineté réside dans la capacité à maîtriser son endettement, à orienter les ressources empruntées vers des investissements productifs et à conserver la confiance de ceux qui accompagnent son développement.
Pour le Gabon, cette ambition est aujourd’hui à portée de main
Les efforts engagés pour renforcer la gouvernance économique, améliorer la crédibilité des finances publiques et restaurer la confiance des investisseurs internationaux constituent des signaux particulièrement encourageants. À cet égard, il convient de saluer l’engagement du Président de la République, Brice Clotaire Oligui Nguema, qui œuvre à consolider la confiance des partenaires économiques et financiers du Gabon.
Dans un environnement international marqué par l’incertitude, la confiance est devenue un actif stratégique aussi précieux que les ressources naturelles ou le capital financier. Le défi consiste désormais à inscrire cette dynamique dans la durée. Car la confiance ne se décrète pas. Elle se construit patiemment, se nourrit de résultats concrets et se renforce par la constance de l’action publique.
Au XXIe siècle, la richesse des nations ne se mesurera pas seulement à leurs ressources ou à leur niveau d’endettement. Elle se mesurera aussi à la confiance qu’elles inspirent. Et cette confiance est sans doute le plus précieux des capitaux.
Jean Fidèle Otandault
Expert-comptable diplômé
Ancien Ministre d’État, Ministre du Budget et des Comptes publics









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