30 août : la véritable rupture sera celle des comportements et de l’État
Trois ans après le 30 août 2023, la rupture attendue par les Gabonais ne peut plus seulement se mesurer au changement des institutions, des dirigeants ou à l’ampleur des investissements annoncés. Elle devra progressivement se lire dans une transformation plus profonde : celle de l’administration, du rapport à l’argent public, du respect des procédures et, plus largement, des comportements individuels et collectifs. Car changer de République sans changer certaines pratiques qui affaiblissent l’État reviendrait à modifier l’architecture sans consolider les fondations.
Le Gabon peut construire des routes, des écoles, des hôpitaux, réformer ses institutions et multiplier les programmes publics. Mais la rupture véritable commencera peut-être ailleurs : lorsqu’un citoyen n’aura plus besoin d’une connaissance pour obtenir un document administratif auquel il a droit ; lorsqu’un fonctionnaire considérera la ponctualité, la diligence et la qualité du service comme des obligations ; lorsqu’un responsable public refusera de contourner une procédure parce qu’elle contrarie une urgence politique ; lorsqu’un marché public sera attribué selon les règles et non selon la proximité ; lorsqu’enfin la fonction publique cessera d’être parfois perçue comme un privilège pour redevenir pleinement un service.
La rigueur administrative comme première révolution
C’est probablement l’un des chantiers les moins spectaculaires, mais l’un des plus déterminants. Une République efficace se reconnaît aussi à la prévisibilité de son administration. Les mêmes règles doivent produire les mêmes effets, indépendamment du nom, du réseau, de la position sociale ou de la proximité avec le pouvoir. La procédure ne doit pas être considérée comme un obstacle à l’action publique, mais comme une protection contre l’arbitraire.
Cette exigence implique une administration dans laquelle les délais sont respectés, les décisions motivées, les responsabilités identifiables et les fautes sanctionnées. Elle suppose également que l’État accepte de se soumettre lui-même aux règles qu’il impose aux citoyens. Car comment demander au contribuable de respecter ses obligations lorsque l’administration ne respecte pas toujours ses propres engagements ? Comment bâtir la confiance lorsque l’exception devient progressivement une méthode de gouvernement ?
La probité au-delà des déclarations
La rupture se jouera également dans notre rapport à l’argent public. Chaque franc dépensé par l’État appartient, directement ou indirectement, à la collectivité. Un marché surfacturé, une prestation fictive, un véhicule administratif utilisé comme un bien personnel ou une dépense engagée sans justification ne constituent donc pas de simples écarts de gestion. Ils réduisent concrètement les ressources disponibles pour l’école, la santé, l’eau, l’électricité ou les infrastructures.
La probité publique ne saurait dès lors reposer uniquement sur des campagnes de sensibilisation ou des déclarations de patrimoine. Elle doit devenir une mécanique institutionnelle : traçabilité des dépenses, contrôle effectif, transparence de la commande publique, limitation rigoureuse du gré à gré, reddition des comptes et sanctions lorsqu’une responsabilité est établie. La meilleure lutte contre la corruption demeure celle qui rend la corruption difficile, détectable et coûteuse pour celui qui s’y livre.
Faire du respect de la règle une culture
Mais l’État ne peut porter seul cette transformation. Une société rigoureuse exige également des comportements responsables de la part des citoyens. Respecter une file d’attente, ne pas jeter ses déchets dans la rue, préserver un équipement public, payer ce que l’on doit, respecter le Code de la route, refuser de verser quelques billets pour contourner une procédure : ces comportements paraissent ordinaires. Pourtant, leur accumulation construit ou détruit une société.
C’est précisément l’une des leçons que peuvent offrir, toutes proportions gardées, des pays aussi différents que le Bhoutan ou certaines démocraties scandinaves. Leur expérience ne saurait être transposée mécaniquement au Gabon. Leurs histoires, leurs cultures, leurs économies et leurs institutions sont différentes. Mais elles rappellent une évidence : le développement ne se résume pas à la richesse produite. Il dépend aussi de la confiance, du civisme, de la qualité institutionnelle, de la responsabilité collective et de la capacité d’une société à considérer le bien commun comme quelque chose qui appartient réellement à chacun.
Passer de l’homme providentiel aux institutions solides
C’est peut-être là que se trouve la rupture politique la plus difficile à accomplir. Le Gabon gagnerait à sortir progressivement d’une culture dans laquelle trop de solutions sont attendues d’un homme, d’un ministre, d’un directeur général ou d’une intervention venue d’en haut. Une République moderne doit fonctionner même lorsque le Président ne téléphone pas, lorsque le ministre ne donne pas personnellement une instruction ou lorsqu’un citoyen ne connaît personne dans l’administration.
L’efficacité d’un État se mesure précisément à sa capacité à produire normalement le service attendu. Le passeport doit être délivré parce que le dossier est conforme. Le marché doit être attribué parce que l’entreprise remplit les critères. La carrière d’un fonctionnaire doit évoluer parce que les conditions sont réunies. Le concours doit sélectionner les meilleurs candidats. La justice doit trancher selon le droit. Dans une administration mature, l’intervention personnelle devient inutile parce que la procédure fonctionne.
La rupture commence aussi par chacun de nous
Il serait toutefois confortable de réclamer exclusivement cette exemplarité aux gouvernants. La transformation du Gabon implique également une interrogation collective. Peut-on dénoncer le favoritisme tout en sollicitant un recrutement pour un proche ? Combattre la corruption tout en proposant un billet pour accélérer un dossier ? Exiger des rues propres tout en abandonnant ses déchets sur la voie publique ? Réclamer la rigueur de l’État tout en cherchant personnellement à contourner la règle lorsqu’elle devient contraignante ?
Le Gabon auquel beaucoup aspirent ne naîtra donc pas uniquement d’un Conseil des ministres, d’une nouvelle Constitution ou d’un programme d’investissement. Il naîtra aussi dans les bureaux des administrations, les entreprises, les écoles, les tribunaux, les familles et dans l’espace public. La rupture commencera lorsque faire correctement son travail ne sera plus considéré comme exceptionnel, lorsque l’intégrité ne paraîtra plus héroïque et lorsque respecter la règle deviendra plus naturel que chercher à la contourner.
Faire du 30 août une exigence quotidienne
Trois ans après le basculement politique de 2023, l’enjeu est désormais de transformer l’espérance en culture de gouvernement et en discipline collective. Le développement ne sera durable que si les infrastructures nouvelles sont accompagnées d’institutions robustes, d’une administration responsable et d’une société qui protège davantage le bien commun. Le béton construit un pays ; il ne suffit pas, à lui seul, à construire une République.
La prochaine étape de la rupture gabonaise pourrait donc être moins spectaculaire, mais beaucoup plus profonde : passer de la promesse du changement à la normalité de la rigueur. Que respecter une procédure, rendre compte de l’argent public, arriver à l’heure, servir équitablement un citoyen, préserver un équipement collectif ou refuser un passe-droit cessent d’être des actes remarquables pour devenir des comportements ordinaires. C’est peut-être le jour où cette exigence deviendra banale que le Gabon pourra considérer que la rupture tant attendue aura véritablement commencé.










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