Mbigou : voir la ville et pleurer, entre chantiers fantômes et « éléphants blancs »
À Mbigou, chef-lieu du département de la Boumi-Louetsi dans la Ngounié, le contraste entre les ambitions nationales de transformation et la réalité locale devient difficile à ignorer. Trois ans après le 30 août 2023, la ville ne donne guère à voir les signes d’une profonde métamorphose infrastructurelle. Plus troublant encore, les rares équipements censés incarner le développement ressemblent parfois davantage à des promesses inachevées qu’à des services effectivement rendus aux populations. Centre médical dont le chantier s’éternise, infrastructures routières dégradées, villages enclavés, ouvrages de franchissement défaillants : à Mbigou, les « éléphants blancs » côtoient les besoins les plus élémentaires.
« Voir Mbigou et pleurer ». La formule peut paraître sévère, mais elle traduit un sentiment grandissant devant une ville qui semble accumuler les infrastructures inachevées ou insuffisamment opérationnelles. Le problème n’est donc plus seulement ce qui n’a pas été construit depuis 2023. Il réside aussi dans ce qui existe sur le papier, a mobilisé ou doit mobiliser de l’argent public, mais ne produit toujours pas pleinement le service attendu. Dans une période où la Ve République revendique efficacité, résultats et rupture avec les pratiques anciennes, Mbigou offre un cas d’école de ce qu’il faudrait précisément éviter.

Des infrastructures qui existent sans véritablement servir
Le secteur sanitaire illustre cette situation. Le chantier du centre médical traîne depuis plusieurs années sans que les populations puissent encore bénéficier de l’amélioration de l’offre de soins qu’un tel investissement devrait apporter. Pendant que les travaux s’éternisent, les besoins sanitaires, eux, n’attendent pas. Dans les zones périphériques, plusieurs structures de proximité demeurent confrontées à des difficultés de fonctionnement, accentuant la dépendance des habitants envers une offre sanitaire déjà limitée.

C’est tout le paradoxe de l’« éléphant blanc » : une infrastructure peut être annoncée, budgétisée, commencée et même physiquement visible sans améliorer réellement le quotidien. À Mbigou, l’enjeu devrait donc être de dresser l’inventaire des projets engagés, de leurs financements, de leur niveau d’exécution et des délais nécessaires à leur achèvement. Car un bâtiment inachevé ne soigne personne, pas plus qu’une route annoncée ne désenclave un village.
Des ponts bricolés par les populations
Sur le terrain, le contraste devient parfois saisissant. Sur l’axe Mbigou-Popa, François Mondzo, ancien adjoint au maire et ancien délégué spécial, affirme avoir dû fabriquer lui-même un passage de fortune au niveau du pont de Massolo. Bois scié, ridelles récupérées sur ses propres camions : les moyens personnels viennent suppléer une infrastructure publique défaillante. « Je suis obligé de me battre personnellement, avec mes moyens de bord, pour que cette route ne s’arrête pas », témoigne-t-il.
Sur l’axe Mbigou-Nzenzélé, la situation du pont sur la rivière Rororho produit les mêmes conséquences. Dominique Pongui, habitant de Miyanga, explique que l’impossibilité de circuler normalement en voiture contraint certains habitants à parcourir jusqu’à 15 kilomètres à pied. « Pendant trois ans, nous patientons », déplore-t-il. Lorsque des citoyens doivent improviser des ponts ou marcher plusieurs kilomètres pour rejoindre leur village, le déficit d’infrastructures cesse d’être une abstraction budgétaire.
Produire, mais par quelle route ?
Le paradoxe est encore plus frappant lorsque l’État appelle les Gabonais à retourner à la terre et à contribuer à l’autosuffisance alimentaire. À Mugembété, François Mondzo cultive bananes, manioc et canne à sucre avec l’ambition d’accroître sa production. Mais comment développer durablement une agriculture commerciale lorsque l’accès aux plantations et l’évacuation des récoltes dépendent de routes dégradées et d’ouvrages précaires ?
« On veut bien planter, mais on est accompagné par qui ? », interroge-t-il. Derrière cette question se trouve toute la cohérence de l’action publique. Encourager la production agricole suppose simultanément des pistes praticables, des ponts, de l’énergie, des dispositifs de protection des cultures et des débouchés. Sans cette chaîne, l’autosuffisance alimentaire risque de rester une ambition nationale confrontée, dans les territoires, aux mêmes obstacles physiques.
Mbigou, le territoire des occasions manquées ?
Plus incompréhensible encore, Mbigou dispose d’un potentiel de désenclavement qui dépasse largement ses frontières administratives. L’aménagement de l’axe vers Popa, distant d’environ 80 kilomètres, pourrait créer une liaison utile entre la Ngounié et l’Ogooué-Lolo, rapprocher les populations de Mbigou et de Koulamoutou et ouvrir de nouveaux circuits économiques aux producteurs locaux.
Pourtant, avant d’imaginer cette connectivité interprovinciale, il faut déjà franchir des ouvrages dégradés à quelques kilomètres de Mbigou. C’est précisément cette accumulation de petites ruptures qui finit par produire un grand enclavement. Une route interrompue ici, un pont impraticable là, un établissement sanitaire inachevé ailleurs : pris isolément, chaque problème peut sembler secondaire ; additionnés, ils condamnent progressivement tout un territoire à l’immobilisme.
Voir Mbigou et mesurer l’urgence
Trois ans après le 30 août 2023, Mbigou n’a pas besoin d’une nouvelle collection d’annonces. La ville a surtout besoin que les projets engagés soient achevés, que les infrastructures existantes fonctionnent et que les investissements futurs répondent à des besoins clairement identifiés. Avant de poser de nouvelles premières pierres, l’État gagnerait à établir ce qui a déjà été financé, ce qui reste inachevé et pourquoi.
C’est peut-être là que se situe aujourd’hui le véritable enjeu de la Ve République dans la Boumi-Louetsi : remplacer la politique des ouvrages visibles mais improductifs par celle des infrastructures utiles et effectivement opérationnelles. Car à Mbigou, l’« éléphant blanc » n’est pas seulement un gaspillage potentiel d’argent public. C’est une école qui attend, une route qui s’arrête, un malade qu’il faut évacuer difficilement, une récolte qui peine à atteindre le marché. Et c’est précisément en regardant ces réalités que la formule « voir Mbigou et pleurer » cesse d’être une provocation pour devenir une interpellation adressée à l’action publique.








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