Marchés publics : quand le soupçon sur les entrepreneurs masque la responsabilité de l’État
Dans une analyse consacrée aux relations entre pouvoir politique et milieux d’affaires, GabonReview pose une question qui mérite mieux que les raccourcis habituels : « Au Gabon, prospérer dans les affaires, décrocher de grands marchés et être réputé proche du Palais suffisent-ils désormais à vous placer sous présomption ? » Derrière cette interrogation se joue un enjeu autrement plus sérieux. Contrôler ceux qui bénéficient de la commande publique est indispensable dans une démocratie ; transformer leur proximité supposée avec le pouvoir en commencement de preuve l’est beaucoup moins. Surtout lorsque l’on oublie que derrière chaque marché public attribué se trouve d’abord une administration qui l’a autorisé, négocié, signé et payé.
Au Gabon, certains succès entrepreneuriaux semblent désormais porter leur propre acte d’accusation. Plus un homme d’affaires obtient des contrats publics, rencontre les autorités ou apparaît dans les cercles institutionnels, plus sa réussite est susceptible d’être interprétée à travers le prisme de ses relations. GabonReview résume brutalement cette mécanique : « Une poignée de main, une photo au Palais, un marché remporté : voilà, au Gabon, tout ce qu’il faut pour construire un coupable. » La formule est volontairement provocatrice, mais elle met le doigt sur une dérive : celle d’une suspicion qui précède parfois l’établissement des faits.
Cela ne signifie évidemment pas qu’il faille détourner le regard des relations entre affaires et pouvoir. Bien au contraire. Lorsque des entreprises concentrent des marchés publics importants, bénéficient de procédures dérogatoires ou connaissent une ascension spectaculaire grâce à la commande de l’État, le journaliste doit interroger cette réussite. Qui a attribué les marchés ? Selon quelle procédure ? Quels étaient les concurrents ? Quels montants ont été engagés ? Les prestations ont-elles été exécutées ? Et surtout, pourquoi le gré à gré a-t-il éventuellement été préféré à la mise en concurrence ? Voilà où doit commencer l’investigation.
La proximité avec le pouvoir n’est pas une preuve, l’opacité des marchés est un problème
GabonReview relève justement le glissement qui peut s’opérer entre « proximité, influence, faveur, illégalité ». Ces notions ne sont pourtant ni synonymes ni juridiquement interchangeables. Être reçu au Palais présidentiel n’établit pas qu’un marché a été irrégulièrement attribué. Entretenir des relations avec des responsables publics ne démontre pas davantage l’existence d’un favoritisme. Et accumuler des contrats publics, aussi spectaculaire cela puisse-t-il paraître, ne dispense jamais de démontrer les éventuelles irrégularités qui auraient permis de les obtenir.
Mais cette exigence de prudence vaut également pour l’État. Car il serait trop commode que le débat public se résume à examiner Khalil Rihan, Mahamadou Bonkoungou, Seydou Kane ou n’importe quel autre opérateur économique, pendant que ceux qui attribuent effectivement les marchés disparaissent du champ de l’investigation. Un entrepreneur ne s’attribue pas à lui-même un marché public. Il ne signe pas seul une convention avec l’État. Il ne décide pas lui-même de recourir au gré à gré. Derrière chaque contrat existent une autorité contractante, des responsables administratifs, des procédures, des commissions et, théoriquement, des mécanismes de contrôle.
C’est précisément ici que l’analyse de notre confrère prend toute sa portée lorsqu’il écrit que « l’opacité publique n’est jamais un simple dysfonctionnement administratif : elle est la matière première industrielle du soupçon privé ». La formule devrait interpeller les pouvoirs publics. Si l’État veut mettre fin aux procès d’intention entourant certains marchés, qu’il publie davantage. Les contrats importants, leurs montants, les avenants, les critères d’attribution, les bénéficiaires effectifs des sociétés et les justifications des procédures dérogatoires devraient pouvoir être documentés. La transparence constitue une protection autant pour les finances publiques que pour les entrepreneurs injustement soupçonnés.
Le gré à gré, véritable angle mort du débat
C’est d’ailleurs là que le raisonnement doit être poussé plus loin que la seule défense de la réputation des opérateurs économiques. Le véritable sujet gabonais demeure la place considérable prise par les procédures de gré à gré dans la commande publique. Chaque fois que la concurrence est écartée, l’État doit être capable d’expliquer précisément pourquoi. Car ce n’est pas la photographie d’un entrepreneur avec une autorité qui doit éveiller prioritairement l’attention : c’est l’absence éventuelle de concurrence, de publicité, de justification documentée ou de contrôle effectif dans l’attribution d’un contrat financé par l’argent public.
Autrement dit, cessons de rechercher exclusivement la preuve du favoritisme dans les relations personnelles lorsque les procédures administratives peuvent fournir des éléments beaucoup plus objectifs. Si un marché est régulier, documenté, économiquement justifié et correctement exécuté, la proximité supposée de son bénéficiaire avec le pouvoir perd largement de sa pertinence. À l’inverse, lorsqu’un marché de plusieurs milliards est attribué sans compétition suffisamment expliquée, à des conditions opaques ou sans possibilité pour le citoyen d’en apprécier l’exécution, le problème existe indépendamment de toute photographie prise au Palais.
L’origine étrangère ne saurait devenir une circonstance aggravante
GabonReview soulève également une question plus inconfortable : celle de l’origine de certains entrepreneurs. « Homme d’affaires libanais », « entrepreneur malien » ou « milliardaire burkinabè » sont des qualifications qui peuvent avoir une pertinence lorsqu’elles permettent de contextualiser une trajectoire. Elles deviennent problématiques lorsqu’elles servent insidieusement à expliquer la réussite économique ou à suggérer l’existence de réseaux occultes sans éléments matériels suffisants.
Le Gabon ne peut simultanément proclamer sa volonté d’attirer des capitaux, rechercher des investisseurs internationaux, vouloir développer le secteur privé et laisser s’installer l’idée que la réussite d’un entrepreneur d’origine étrangère serait intrinsèquement suspecte. Le contrôle doit porter sur les actes, les contrats, les flux financiers et le respect des règles, jamais sur le patronyme ou l’origine. La même exigence doit naturellement s’appliquer aux opérateurs gabonais. L’État de droit ne connaît pas de nationalité lorsqu’il s’agit de contrôler la régularité de l’utilisation de l’argent public.
Une information reprise dix fois ne devient pas dix fois plus vraie
L’autre dérive tient au fonctionnement même de l’écosystème médiatique contemporain. GabonReview le rappelle avec pertinence : « Dix reprises ne fabriquent jamais une preuve ». Une première publication évoque une proximité supposée ; un deuxième média la reprend ; plusieurs plateformes reproduisent ensuite l’information ; les réseaux sociaux amplifient le récit. Quelques semaines plus tard, une hypothèse initiale se retrouve présentée comme un fait établi alors qu’aucun document supplémentaire n’est venu l’étayer.
C’est ici que la responsabilité journalistique devient fondamentale. Enquêter n’est ni protéger les puissants ni les condamner par anticipation. C’est distinguer méthodiquement le fait, l’allégation, l’indice et la preuve. Un média peut légitimement écrire qu’un entrepreneur est réputé proche du pouvoir, à condition d’établir les éléments permettant de caractériser cette proximité et de ne pas lui faire dire davantage qu’elle ne démontre. Le soupçon peut constituer le point de départ d’une enquête ; il ne peut jamais en tenir lieu de conclusion.
Que l’État ouvre enfin les dossiers
Au fond, cette controverse renvoie moins à la réputation de quelques hommes d’affaires qu’à une faiblesse structurelle de la gouvernance publique gabonaise : l’insuffisante accessibilité de l’information relative à la commande publique. Tant que les citoyens et les journalistes devront reconstruire les conditions d’attribution des marchés à partir de confidences, de photographies, de relations supposées ou de documents partiels, la rumeur conservera toujours plusieurs longueurs d’avance sur les faits.
La réponse ne consiste donc pas à demander aux journalistes de cesser d’enquêter sur les entrepreneurs proches de l’État. Ce serait une régression démocratique. Elle consiste, au contraire, à leur donner les moyens d’aller plus loin que les apparences. Que l’administration rende accessibles les marchés significatifs, explique ses procédures de gré à gré, publie les attributaires, documente les avenants et permette de vérifier l’exécution des contrats. Alors seulement, nous saurons qui bénéficie légitimement de la commande publique, qui profite éventuellement de passe-droits et qui est injustement victime d’un procès de réputation.
Car le véritable scandale n’est pas qu’un entrepreneur connaisse le Président de la République ou fréquente les cercles du pouvoir. Le scandale commencerait lorsqu’une telle relation permettrait d’obtenir ce que les règles de la République auraient dû interdire. Et cela, contrairement aux rumeurs, se démontre par des documents, des procédures, des chiffres et des faits. C’est précisément là que doivent se retrouver l’État, la justice et la presse.









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