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Le vrai mal n’est pas le manque de discours, c’est le manque d’indépendance

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« La lutte contre la criminalité financière est une responsabilité collective. Elle nécessite des institutions judiciaires fortes » : la formule du Garde des Sceaux Augustin Emane, prononcée devant les magistrats de l’École nationale de la magistrature réunis pour une formation sur le blanchiment de capitaux, a le mérite de la clarté. Elle a aussi celui, plus discutable, de déplacer le problème. 

Car la faiblesse de la justice gabonaise face à la criminalité financière ne tient pas d’abord à un déficit de volonté collective ou de compétence technique des magistrats. Elle tient à trois réalités structurelles que le discours institutionnel éclipse trop souvent : la persistance d’immunités de fait, familiales et claniques ; le sous-financement chronique de l’appareil judiciaire ; et l’absence d’une indépendance réellement organisée de la justice vis-à-vis de l’exécutif.

Des immunités qui survivent aux discours

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Le procès des époux Bongo est souvent cité comme la preuve que les choses changent. En novembre 2025, la Cour criminelle spéciale a condamné par contumace Sylvia Bongo Ondimba et Noureddin Bongo Valentin à vingt ans de réclusion pour détournement de deniers publics, blanchiment de capitaux et association de malfaiteurs, dans un dossier portant sur plusieurs milliards de francs CFA. 

C’est, à juste titre, présenté comme une première : jamais des membres directs d’une famille présidentielle n’avaient été jugés pour ces faits. 

Mais un procès historique, précisément parce qu’il est présenté comme historique, révèle en creux la règle qu’il déroge. 

Pendant des décennies, le mécanisme de captation de fonds publics documenté par le ministère public a prospéré sans que la justice ordinaire ne s’en saisisse ; il a fallu un changement de régime, en août 2023, pour qu’il devienne juridiquement traitable.

Ce constat dépasse le seul clan déchu. Les travaux consacrés à l’effectivité de la répression du détournement de deniers publics au Gabon relèvent que de nombreuses arrestations, y compris dans le cadre d’opérations dites de « mains propres », ne débouchent jamais sur un jugement définitif : les dossiers s’enlisent entre l’instruction et l’audience, sans que la loi elle-même — qui prévoit pourtant la réclusion criminelle — ne trouve à s’appliquer. 

Ce n’est donc pas seulement une question de personnes protégées ; c’est un système où la proximité avec le pouvoir, familiale, clanique ou clientéliste, continue de fonctionner comme un bouclier procédural de fait, indépendamment des textes.

Une justice sans les moyens de ses missions

Le second obstacle est plus prosaïque, mais tout aussi déterminant : 

la justice gabonaise manque de moyens matériels et financiers pour instruire des dossiers complexes de criminalité financière, qui exigent des capacités d’analyse patrimoniale, de traçage des flux et de coopération internationale. 

Le Syndicat national des magistrats du Gabon (Synamag) le rappelle depuis des années : depuis décembre 2022, le syndicat a mené une grève générale illimitée pour dénoncer, entre autres, l’absence d’indépendance institutionnelle et les conditions de travail précaires, un mouvement suspendu en septembre 2023 après le changement de régime, puis relancé en janvier 2025 faute de réformes concrètes. 

En mai 2025, les magistrats réclamaient encore le versement effectif de l’indemnité de judicature — pourtant prévue par leur statut — ainsi qu’une gestion transparente du produit de l’activité judiciaire, dénonçant à cet égard un « sous-investissement chronique » de l’État à l’égard de sa propre justice.

On ne lutte pas contre la criminalité financière avec des juridictions qui peinent à payer leurs propres magistrats selon les textes en vigueur. 

Appeler à des « institutions judiciaires fortes » sans traiter cette question budgétaire revient à demander des résultats sans donner les outils.

L’indépendance, entre promesse présidentielle et architecture institutionnelle

Le président Brice Clotaire Oligui Nguema ne dit pas autre chose lorsqu’il s’adresse directement au corps judiciaire. 

En décembre 2025, présidant une session extraordinaire du Conseil supérieur de la magistrature, il a appelé la justice à sortir de sa « neutralité spectatrice » et à devenir le rempart des dérives qui fragilisent le contrat social gabonais. 

Le 8 janvier 2026, lors de la cérémonie des vœux institutionnels, il est allé plus loin en réaffirmant son engagement pour « une justice indépendante, libre de toute intervention », ajoutant que rendre la justice est une mission régalienne qui ne saurait s’arrêter de fonctionner. 

Ces déclarations, répétées, méritent d’être prises au sérieux comme signal politique. Mais sans levée d’immunités concrètes cela reste vide de substance. 

Mais l’indépendance de la justice ne se décrète pas depuis le sommet de l’État : elle s’organise contre lui. 

Or c’est précisément le président de la République qui préside le Conseil supérieur de la magistrature, organe chargé de la nomination, de la carrière et de la discipline des magistrats. 

Cette concentration entre les mains de l’exécutif — documentée par la doctrine gabonaise elle-même comme une accumulation d’attributions au profit du pouvoir présidentiel — place le juge, à chaque étape de sa carrière, sous le regard de celui qu’il pourrait un jour devoir juger ou dont il pourrait devoir juger les proches. 

Le nouveau Garde des Sceaux l’a d’ailleurs implicitement reconnu en prenant ses fonctions en janvier 2026, en plaçant l’indépendance en tête de ses quatre piliers d’action et en la qualifiant d’impératif, et non d’option, pour la stabilité du Gabon. 

Le diagnostic est donc partagé au sommet de l’État ; c’est la réforme structurelle — statut du CSM, mode de nomination, autonomie budgétaire réelle de la justice — qui reste à accomplir.

Ce que révèlent les chiffres

Les indicateurs internationaux confirment que le problème n’est ni technique ni ponctuel. Selon l’indice de perception de la corruption 2025 de Transparency International, publié en février 2026, le Gabon obtient un score de 29 sur 100 et se classe 135ᵉ sur 180 pays, restant dans la catégorie des États jugés « fortement corrompus » — une légère progression de deux points par rapport à 2024, mais un niveau qui, depuis 2004, n’a jamais dépassé 37 points. Transparency International souligne précisément que la corruption affecte en priorité la justice, l’État de droit et l’intégrité politique, et appelle au renforcement de l’indépendance des institutions judiciaires comme condition, et non comme conséquence, de la lutte contre la délinquance financière.

Pour une responsabilité collective qui commence par l’État

Augustin Emane a raison de parler de responsabilité collective. 

Mais la première responsabilité, en la matière, incombe à l’État lui-même : 

garantir statutairement l’indépendance du parquet et du siège, doter la justice d’un budget et d’une autonomie de gestion à la hauteur de ses missions, et surtout, mettre fin à l’idée — encore vivace dans les pratiques sinon dans les textes — que la proximité avec le pouvoir vaut immunité. 

Le procès Bongo a montré que le Gabon en a la capacité judiciaire lorsque la volonté politique s’aligne. 

La question qui reste posée est de savoir si cette capacité s’exercera aussi, demain, contre ceux qui sont aujourd’hui proches du pouvoir, et non plus seulement contre ceux qui viennent d’en être écartés. 

C’est à cette aune, plus qu’à celle des discours, que se mesurera la sincérité de l’engagement présidentiel pour une justice « libre de toute intervention ».

Sources: 

— Augustin Emane, Garde des Sceaux, allocution à l’ENM, septembre 2026 (Gabonreview, L’Union).

— Procès Sylvia et Noureddin Bongo, condamnation du 12 novembre 2025 (France 24, La Nouvelle Tribune, AllAfrica).

— Sur l’effectivité de la répression du détournement de deniers publics au Gabon, mémoire, memoireonline.com.

— Synamag : mouvements de grève 2022-2025, revendications sur l’indemnité de judicature et le produit de l’activité judiciaire (Gabonreview, Info241, GabonClic).

— Brice Clotaire Oligui Nguema, session extraordinaire du CSM, décembre 2025 ; vœux institutionnels, 8 janvier 2026 (Gabonreview).

— Prise de fonction d’Augustin Emane, Garde des Sceaux, janvier 2026 (Gouvernement.ga, ministère de la Justice).

— Indice de perception de la corruption 2025, Transparency International, publié le 10 février 2026 (Gabonmediatime, Agence Ecofin, Trading Economics).

Me Istovant NKOGHE, avocat

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