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Assemblée nationale : pourquoi la majorité fragilise-t-elle la réforme du crédit portée par son propre gouvernement ?

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Le rejet du projet de loi relatif à l’activité de crédit dans les secteurs bancaire et de la microfinance révèle bien plus qu’un simple désaccord technique. En retoquant une réforme adoptée en Conseil des ministres le 25 octobre 2025 sous l’ère d’Henri Claude Oyima est aujourd’hui défendue par l’actuel ministre de l’Économie Thierry Minko, une partie de la majorité parlementaire a placé le gouvernement de Brice Clotaire Oligui Nguema dans une position délicate sur un sujet pourtant central : la sécurisation du système bancaire face à l’explosion des créances en souffrance. Une posture qui interroge autant sur la cohérence politique de la majorité que sur la volonté réelle de réformer un secteur fragilisé.

Au Palais Léon-Mba, le rejet du projet de loi fixant certaines règles relatives à l’activité de crédit a eu l’effet d’un coup de tonnerre politique. Car derrière les arguments juridiques et communautaires avancés par certains députés, une question s’impose désormais : que cherche réellement une partie de la majorité parlementaire en mettant en difficulté un texte porté par le gouvernement issu de son propre camp politique ?

Une réforme pensée pour enrayer les créances en souffrance

Présentée par le ministre de l’Économie, des Finances, de la Dette et des Participations, Thierry Minko, cette réforme avait pourtant une ambition claire : instaurer des conditions d’accès au crédit plus rigoureuses afin de réduire les impayés qui fragilisent progressivement les banques et les établissements de microfinance. Dans son exposé des motifs adressé à la Commission des finances le 2 avril 2026, et dont Gabon Media Time a consulté copie, le membre du gouvernement dressait un constat alarmant. « L’activité de crédit dans les secteurs bancaire et de microfinance au Gabon est limitée par la hausse des impayés, l’absence d’une procédure harmonisée de recouvrement et l’existence de pratiques parfois abusives », soulignait-il.

Le texte, adopté en Conseil des ministres en 2025, prévoyait notamment que tout demandeur de crédit fournisse des documents fiables relatifs à ses revenus, ses charges, sa situation fiscale et patrimoniale, afin de permettre aux établissements financiers d’évaluer objectivement sa capacité de remboursement. L’objectif était double : protéger les emprunteurs contre le surendettement, mais surtout éviter l’accumulation de créances douteuses qui pèsent aujourd’hui lourdement sur plusieurs établissements financiers.

Car derrière les débats parlementaires, une réalité économique demeure incontestable : le système bancaire gabonais fait face à une montée préoccupante des créances en souffrance. Plusieurs banques et institutions de microfinance sont confrontées à des défauts de paiement récurrents qui limitent leur capacité à financer l’économie réelle. Dans ce contexte, *peut-on véritablement prétendre vouloir moderniser le système financier sans encadrer plus strictement l’octroi du crédit ?* *Peut-on continuer à distribuer des financements sans mécanismes renforcés de contrôle de solvabilité alors même que les impayés fragilisent déjà l’équilibre du secteur ?*

Une majorité qui défie son propre gouvernement

Officiellement, certains députés ont justifié leur rejet du texte par la nécessité de mieux harmoniser la réforme avec les règlements communautaires de la CEMAC et les prérogatives de la COBAC. Pourtant, cette argumentation peine à masquer la portée politique du vote intervenu au Palais Léon-Mba. En réalité, une partie de la majorité UDB semble avoir voulu envoyer un signal d’autonomisation vis-à-vis de l’exécutif.

Le problème est qu’en cherchant à affirmer son indépendance politique, la Commission des finances présidée par la député Nicole Jeanine Lydie Roboty Mbou élue sous le ticket PDG-UDB, et certains députés de la majorité ont surtout donné l’impression de fragiliser une réforme structurelle pourtant essentielle à la stabilité du système financier national. D’autant plus que le gouvernement avait lui-même rappelé dans un second exposé des motifs daté du 02 avril 2026, la nécessité de se conformer au *règlement communautaire n°06/25/CEMAC/UMAC/CM/COBAC du 19 décembre 2025 relatif à la mise à l’index des emprunteurs défaillants*.

Autrement dit, loin d’être en contradiction avec les normes communautaires, le gouvernement avait pris le soin avant tout examen par la Commission des finances d’éclairer les honorables députés sur l’évolution de la règlement communautaire. Le projet de loi initié par le gouvernement devait donc faire l’objet d’une série d’amendements afin d’aboutir à l’adaptation d’un dispositif national conforme aux nouvelles exigences régionales.

Le risque d’un mauvais signal envoyé aux marchés

Au-delà du débat parlementaire, ce rejet envoie également un signal ambigu aux acteurs financiers et aux investisseurs. Dans un contexte où le Gabon cherche à restaurer sa crédibilité économique, moderniser son système bancaire et améliorer l’accès au financement, le blocage d’une réforme destinée à sécuriser l’activité de crédit peut être perçu comme un manque de cohérence institutionnelle.

Le paradoxe est d’autant plus saisissant que les mêmes responsables politiques qui dénoncent régulièrement les difficultés d’accès au crédit semblent aujourd’hui freiner une réforme précisément conçue pour assainir durablement le secteur. À l’heure où les banques deviennent de plus en plus prudentes face au risque d’impayés, l’absence de mécanismes robustes de contrôle et de responsabilisation pourrait à terme produire l’effet inverse de celui recherché : un durcissement encore plus important des conditions d’accès au financement pour les ménages et les PME.

Car en matière bancaire, l’absence de réforme n’est jamais neutre. Elle finit toujours par être payée soit par les établissements financiers, soit par les emprunteurs, soit par l’économie nationale elle-même.

Morel Mondjo Mouega

Titulaire d'une Licence en droit, l'écriture et la lecture sont une passion que je mets au quotidien au profit des rédactions de Gabon Media Time depuis son lancement le 4 juillet 2016 et de GMTme depuis septembre 2019. Rédacteur en chef

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