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AF. Djounga : «On ne peut pas demander aux Gabonais d’entreprendre avec une main et leur attacher l’autre» 

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Le Gabon encourage aujourd’hui ses citoyens à entreprendre, à créer des PME-PMI, à développer l’emploi privé et à participer davantage à la production nationale. Cette orientation répond à une nécessité réelle : diversifier l’économie, réduire la dépendance à l’emploi public et favoriser l’émergence d’un tissu entrepreneurial national.

Mais une politique entrepreneuriale ne se mesure pas seulement au nombre de structures créées ou de programmes annoncés.

Elle se mesure à la capacité réelle d’un entrepreneur à faire fonctionner son entreprise : acheter, produire, payer ses fournisseurs, investir, importer lorsque cela est nécessaire et accéder aux marchés extérieurs.

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C’est précisément à cet endroit qu’apparaît une contradiction qu’il devient urgent de regarder en face.

1. ENTREPRENDRE NE SIGNIFIE PAS SEULEMENT CRÉER UNE ENTREPRISE

On peut créer une société. Obtenir un numéro d’identification. Disposer d’un local, d’un projet, d’un business plan, de compétences et même trouver des clients.

Mais une entreprise ne vit pas uniquement de son existence juridique.

Elle doit acheter, vendre, importer, exporter, payer ses fournisseurs, recevoir ses règlements, investir, renouveler ses équipements et accéder aux marchés.

Autrement dit :

Il ne suffit pas de créer des entrepreneurs. Il faut leur permettre de commercer.

Une politique publique cohérente doit donc considérer l’ensemble de la chaîne : création de l’entreprise, financement, fiscalité, logistique, accès aux marchés, moyens de paiement et échanges internationaux.

2. LE PARADOXE DE LA PRÉFÉRENCE NATIONALE

Le Gabon cherche légitimement à renforcer la participation des entreprises nationales à son économie.

La préférence accordée aux PME gabonaises dans certains segments de la commande publique participe de cette orientation.

Cette logique peut être économiquement pertinente : elle permet aux entreprises nationales de gagner des marchés, d’accumuler de l’expérience, de créer des emplois et de conserver davantage de valeur ajoutée dans le pays.

Mais il faut aller jusqu’au bout de cette logique.

Si nous voulons des champions économiques nationaux, il faut leur donner les moyens opérationnels de devenir compétitifs.

Une PME gabonaise qui obtient un marché mais ne peut pas facilement régler son fournisseur étranger pour acquérir une machine, acheter une pièce, importer une matière première ou payer une prestation indispensable à son activité reste prisonnière d’un environnement qui limite sa croissance.

La préférence nationale ne doit donc pas devenir une protection qui enferme l’entreprise dans le seul marché intérieur.

Elle doit être un tremplin vers la compétitivité régionale et internationale.

3. LE FRANC CFA ET LA QUESTION QUE PERSONNE NE VEUT VRAIMENT POSER

Soyons précis.

Il serait faux d’affirmer que « la BEAC interdit les transferts internationaux ».

La réglementation des changes de la CEMAC prévoit des mécanismes permettant les transferts hors zone, notamment pour les opérations commerciales. Mais ces opérations sont encadrées par des obligations documentaires, des procédures de domiciliation, de contrôle et d’apurement.

La véritable question est donc :

Dans quelles conditions, avec quelles pièces, dans quels délais, à quel coût et avec quelle prévisibilité un entrepreneur gabonais peut-il effectivement payer son fournisseur à l’étranger ?

Parce que pour un commerçant, la prévisibilité est une condition économique aussi importante que la possibilité juridique.

Un transfert juridiquement possible mais pratiquement trop lent, trop coûteux ou trop complexe peut devenir, pour une petite entreprise, un obstacle aussi réel qu’une interdiction.

4. QUAND LA RÉGLEMENTATION DEVIENT UN OBSTACLE ÉCONOMIQUE

Prenons un entrepreneur qui commande plusieurs millions de FCFA de marchandises à l’étranger.

Son fournisseur exige un acompte.

L’entrepreneur possède les fonds, une entreprise enregistrée, une facture et un fournisseur identifié.

Mais son opération doit entrer dans un circuit de contrôle des changes, être documentée, éventuellement domiciliée et apurée.

Ces contrôles peuvent avoir une justification légitime : protéger les réserves de change, lutter contre la fraude, assurer la traçabilité des opérations et préserver la stabilité extérieure de la monnaie.

Mais la question politique commence précisément ici :

À partir de quel moment la protection du système financier devient-elle un frein à l’activité économique qu’elle est censée servir ?

Le sujet n’est donc pas de réclamer l’absence de contrôle.

Le sujet est de demander si le dispositif actuel est suffisamment fluide pour permettre aux entreprises légitimes de fonctionner dans les délais du commerce réel.

5. LE CAS DES SOCIÉTÉS DE TRANSFERT : NE PAS CONFONDRE LES DISPOSITIFS

Il faut distinguer les transferts bancaires commerciaux des services de transfert d’argent.

Les plafonds et modalités peuvent varier selon les opérateurs, les canaux et les conditions applicables.

Il serait donc intellectuellement imprudent de réduire toute la question à une seule affirmation du type :

« La BEAC a bloqué Western Union à un million de FCFA. »

Ce qui doit être documenté, c’est le problème effectivement vécu par l’entrepreneur :

Où se situe le verrou ?

Réglementation CEMAC ? Banque commerciale ? Opérateur de transfert ? Conformité ? Disponibilité des devises ? Documentation ? Ou combinaison de plusieurs facteurs ?

La réponse à cette question devrait être publique, chiffrée et vérifiable.

6. L’EFFET PERVERS : QUAND LE CIRCUIT LÉGAL POUSSE L’ÉCONOMIE VERS L’INFORMEL

C’est probablement l’un des aspects les plus importants du débat et l’un des moins discutés.

Lorsqu’un entrepreneur ne peut pas utiliser facilement le circuit formel pour régler son fournisseur, il ne cesse pas nécessairement de commercer.

Il cherche une autre voie.

Si un opérateur légal ne permet pas d’effectuer une opération d’un montant nécessaire à l’activité, si les délais deviennent incompatibles avec ceux du fournisseur ou si les démarches sont disproportionnées pour une petite entreprise, l’entrepreneur peut être tenté de recourir à des intermédiaires informels, au change parallèle ou à d’autres mécanismes non officiels.

Le phénomène est suffisamment sérieux pour que la question ne puisse pas être traitée uniquement sous l’angle de la répression.

Le Gabon a déjà connu des épisodes de difficultés importantes concernant les transferts d’argent et, plus récemment, des situations ayant favorisé le recours à des circuits parallèles dans un contexte de pénurie de devises.

Le paradoxe est alors saisissant.

L’État veut lutter contre l’informel.

Il veut identifier les entreprises.

Élargir l’assiette fiscale.

Tracer les transactions.

Lutter contre le blanchiment et les flux financiers illicites.

Mais si le circuit légal devient trop difficile à utiliser pour une opération économique légitime, il risque de produire exactement l’inverse de l’objectif recherché : pousser une partie de l’activité économique hors du radar de l’État.

7. LE CERCLE VICIEUX DE L’INFORMEL

Le mécanisme peut devenir très simple :

difficulté du circuit formel → recherche d’une solution alternative → recours à l’informel → perte de traçabilité → perte potentielle de recettes fiscales → renforcement des contrôles → nouvelles difficultés pour le circuit formel.

Plus on contrôle l’économie formelle sans résoudre les raisons pour lesquelles certains acteurs la quittent, plus l’informel peut devenir attractif.

L’objectif d’une bonne politique publique ne devrait donc pas être seulement d’interdire le circuit parallèle.

Il devrait être de rendre le circuit légal simple, rapide, fiable, prévisible et accessible pour les opérations légitimes.

« On ne fait pas disparaître l’informel en fermant les portes du circuit formel ; on le fait reculer en rendant le circuit formel plus simple, plus rapide et plus efficace. »

Et la question est particulièrement importante pour les PME.

Une grande entreprise dispose généralement de services financiers, de conseils juridiques et comptables et de capacités administratives que la petite entreprise n’a pas.

Pour une PME, un paiement bloqué pendant plusieurs jours peut signifier une commande annulée, une rupture de stock, une pénalité, une perte de clientèle ou la disparition d’une opération commerciale.

Lorsque l’entrepreneur découvre qu’un intermédiaire informel peut lui fournir une solution plus rapide que le système officiel, le choix devient malheureusement économique avant même d’être moral ou juridique.

C’est pourquoi la lutte contre l’informel doit aussi commencer par une question simple :

Pourquoi certains acteurs préfèrent-ils prendre le risque du circuit informel plutôt que d’utiliser le circuit légal ?

8. ALORS, OÙ SONT LES DÉPUTÉS ?

C’est ici que nous voulons interpeller directement nos parlementaires.

Pas pour leur demander de supprimer les contrôles de change.

Pas pour leur demander de laisser circuler les capitaux sans contrôle.

Pas pour opposer l’État aux institutions financières.

Mais parce que le Parlement a précisément pour rôle de contrôler l’action du Gouvernement et d’évaluer les politiques publiques.

La Constitution de la République gabonaise prévoit des instruments permettant aux parlementaires d’exercer cette mission : interpellations, questions écrites et orales, questions d’actualité ainsi que commissions d’enquête, de contrôle et d’évaluation.

Alors posons la question simplement :

Combien de questions parlementaires ont été consacrées aux difficultés concrètes rencontrées par les PME gabonaises dans leurs opérations internationales ?

Combien de députés ont demandé :

  • combien de dossiers de transferts internationaux sont déposés chaque mois par les PME ;
  • combien sont exécutés ;
  • combien sont rejetés ;
  • pour quels motifs ;
  • dans quels délais ;
  • combien coûtent ces opérations ;
  • combien d’entrepreneurs renoncent à une importation à cause de ces contraintes ;
  • combien se tournent vers des circuits parallèles ;
  • et combien de projets d’entreprises sont ainsi ralentis ou abandonnés ?

Nous avons besoin de chiffres.

Pas de slogans.

9. L’ENTREPRENEURIAT NE PEUT PAS ÊTRE UNE INJONCTION

Si l’État demande à un jeune Gabonais :

« N’attends plus un poste dans l’administration. Entreprends. »

alors l’État doit également être capable de lui répondre lorsqu’il demande :

« Comment puis-je acheter ma première machine ? »

« Comment puis-je payer mon fournisseur en Chine ? »

« Comment puis-je acheter mes matières premières au Maroc ? »

« Comment puis-je régler mon logiciel professionnel aux États-Unis ? »

« Comment puis-je importer l’équipement dont mon entreprise a besoin ? »

La réponse ne peut pas être une succession de portes administratives.

Entreprendre, c’est prendre un risque.

L’État ne peut pas demander au citoyen de prendre le risque entrepreneurial tout en lui faisant supporter, en plus, le risque administratif, le risque financier et le risque réglementaire.

10. LE VÉRITABLE TEST DE LA SOUVERAINETÉ ÉCONOMIQUE

Nous parlons beaucoup de souveraineté.

Mais la souveraineté économique ne consiste pas uniquement à favoriser les entreprises nationales.

Elle consiste à leur donner les moyens de produire, financer, acheter, vendre, exporter et grandir.

Une PME gabonaise doit pouvoir bénéficier d’un marché intérieur lorsque cela est pertinent.

Mais elle doit également pouvoir regarder vers l’Afrique, vers l’Europe, vers l’Asie et vers le reste du monde.

Parce qu’un entrepreneur n’est pas souverain parce qu’il est simplement autorisé à exercer.

Il devient économiquement souverain lorsqu’il dispose des moyens de développer son activité.

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11. À NOS DÉPUTÉS : FAITES VOTRE TRAVAIL

Nous ne demandons pas l’impossible.

Nous demandons que le Parlement utilise les outils que la Constitution lui donne.

Qu’une commission se saisisse de la question.

Qu’une audition réunisse :

BEAC – banques commerciales – opérateurs de transfert – administration fiscale – douanes – ministère du Commerce – ministère de l’Économie – organisations patronales – représentants des PME.

Et que l’on pose enfin publiquement les questions que les entrepreneurs se posent quotidiennement.

Combien coûte réellement l’accès aux devises pour une PME gabonaise ?

Combien de temps faut-il réellement pour payer un fournisseur étranger ?

Quelles sont les procédures exactes ?

Où se produisent les blocages ?

Quelles solutions existent déjà mais restent sous-utilisées ?

Quelle part de l’activité bascule vers les circuits parallèles lorsque le circuit formel ne répond pas aux besoins ?

Et surtout :

Que compte faire l’État pour que sa politique d’encouragement à l’entrepreneuriat soit compatible avec les réalités du commerce international ?

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12. PARCE QU’AU FOND, LE PROBLÈME EST SIMPLE

On ne peut pas dire à une génération :

« Ne cherchez plus votre avenir dans l’administration. Créez votre propre emploi. »

puis lui donner un environnement dans lequel développer une entreprise devient un parcours d’obstacles.

On ne peut pas vouloir le Made in Gabon sans permettre au Gabonais d’acheter les machines qui produiront ce « Made in Gabon ».

On ne peut pas vouloir des PME fortes sans leur permettre d’accéder aux fournisseurs, aux technologies et aux marchés internationaux.

On ne peut pas parler de souveraineté économique sans parler de liberté opérationnelle des acteurs économiques.

Et surtout, on ne peut pas demander aux citoyens de faire confiance à la transformation économique du pays si les institutions chargées de les représenter ne questionnent pas les obstacles qu’ils rencontrent.

Mesdames et Messieurs les députés, l’Hémicycle n’est pas seulement le lieu où l’on vote les lois.

C’est aussi le lieu où la voix du citoyen doit pouvoir devenir une question posée à l’État.

Alors posons-la.

Nous voulons entreprendre.

Nous voulons produire.

Nous voulons commercer.

Nous voulons investir au Gabon.

Nous voulons acheter à l’étranger quand notre économie en a besoin.

Nous voulons vendre au monde quand nos entreprises deviennent compétitives.

Mais donnez-nous les moyens de le faire.

AF. DJOUNGA

Gabon Media Time

Gabon Media Time est un site d'actualité dont le slogan est " A l'heure de l'info". Nous entendons réinventer l'actualité en ligne gabonaise et sous régionale.

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