Koulamoutou : un tricycle, deux brouettes et la République en émotion
À Koulamoutou, la ministre des Affaires sociales, Dr Armande Longo-Moulengui, a offert un tricycle à un jeune élève en situation de handicap et quelques outils de nettoyage à la mairie. Une action humaine saluée par l’Agence gabonaise de presse. Pendant ce temps, des milliers de personnes vivant avec un handicap continuent d’attendre bien plus qu’une photo, un discours et une opération de communication ministérielle.
Au Gabon, il suffit désormais d’offrir un tricycle pour déclencher un emballement institutionnel digne d’une révolution sociale. L’Agence gabonaise de presse a ainsi mobilisé toute sa solennité républicaine pour relater le geste de la ministre des Affaires sociales envers un jeune lycéen blessé après être monté cueillir des fruits « pour calmer sa faim ».
Une phrase qui, au passage, en dit beaucoup plus sur la pauvreté silencieuse dans certaines localités du pays que sur l’opération de charité elle-même. Personne ne contestera l’utilité du tricycle offert à ce jeune garçon courageux, élève méritant avec 13 de moyenne. Le problème est ailleurs : comment un ministère entier chargé des Affaires sociales peut-il transformer une assistance minimale en événement national ?
Dans un pays où des milliers de personnes en situation de handicap vivent sans prise en charge réelle, sans accès adapté aux écoles, aux transports, aux bâtiments publics ni même aux soins spécialisés, voir une ministre communiquer triomphalement sur un seul tricycle donne le sentiment d’un État qui confond politique sociale et assistance ponctuelle. À ce rythme, demain, on organisera peut-être une conférence de presse pour remettre une paire de béquilles.
Des brouettes pour la République émergente
Comme si cela ne suffisait pas, la tournée ministérielle s’est poursuivie avec la remise de machettes, pelles, gants et brouettes à la mairie de Koulamoutou. Le tout présenté comme une contribution majeure à « la propreté de la ville ». Le Gabon découvre ainsi la diplomatie de la brouette républicaine.
Pendant que certains pays parlent intelligence artificielle, inclusion massive, infrastructures sociales et autonomie des personnes vulnérables, chez nous, une pelle et deux bacs à ordures deviennent presque un programme gouvernemental.
Le vrai sujet : l’absence de politique structurelle
Le drame, au fond, n’est pas le geste. Le drame, c’est qu’il n’existe toujours pas de politique nationale visible et ambitieuse en faveur des personnes vivant avec un handicap. Combien d’enfants handicapés abandonnent l’école faute d’accompagnement ? Combien vivent invisibles dans les quartiers populaires ? Combien de familles survivent seules, sans soutien public réel ?
Mais au lieu d’ouvrir ce débat de fond, on préfère mettre en scène des dons symboliques, soigneusement photographiés, avec citation présidentielle obligatoire et émotion calibrée. Au Gabon, le social semble parfois fonctionner comme une séance photo : on pose, on sourit, on remet un tricycle… puis chacun rentre chez soi. Sauf les oubliés de la République, eux, qui restent sur le bord de la route.









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