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Gabon : réseaux sociaux suspendus, quand les autorités fragilisent elles-mêmes l’autorité de la HAC

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Depuis le 18 février 2026, plusieurs réseaux sociaux demeurent frappés par une mesure de suspension au Gabon. Si les canaux institutionnels officiels semblent, pour certains, s’être conformés à cette restriction, la présence quotidienne de ministres, parlementaires, élus locaux et autres responsables publics sur les mêmes plateformes pose une sérieuse question de cohérence. Plus troublant encore, des pages et comptes non officiels, mais presque exclusivement consacrés aux activités de certaines institutions ou personnalités publiques, continuent d’alimenter Facebook, TikTok ou encore WhatsApp. Face à cette situation, le silence de la Haute autorité de la communication (HAC) devient difficilement compréhensible.

Une règle peut-elle durablement conserver son autorité lorsque ceux qui incarnent la puissance publique donnent eux-mêmes le sentiment de pouvoir s’en affranchir ? Près de six mois après la suspension des réseaux sociaux intervenue le 18 février 2026, la question mérite désormais d’être posée. Car si certaines pages institutionnelles, notamment celles de la Présidence de la République et de plusieurs ministères, ont cessé leurs publications, la mesure paraît beaucoup moins contraignante lorsqu’il s’agit des comptes personnels de responsables publics.

Ministres, députés, sénateurs, maires ou responsables administratifs continuent en effet d’être visibles sur les plateformes concernées. Or, si le recours par des citoyens à des moyens techniques de contournement peut relever de comportements individuels, la situation devient institutionnellement plus problématique lorsque ceux qui participent à l’exercice de l’autorité publique semblent eux-mêmes contourner une restriction imposée à l’ensemble de la population.

Une interdiction pour les citoyens, une tolérance pour les autorités ?

C’est précisément là que réside le problème. Une décision publique ne peut être durablement crédible que si elle s’applique de manière cohérente. Les responsables publics sont même, en principe, les premiers tenus d’en respecter l’esprit. À défaut, le message adressé aux citoyens devient pour le moins contradictoire.

La question ne concerne d’ailleurs pas uniquement Facebook. TikTok et WhatsApp demeurent également des espaces où circulent contenus politiques, institutionnels et administratifs. Certaines personnalités publiques continuent d’y disposer d’une présence identifiable, directement ou par l’intermédiaire de canaux qui relaient systématiquement leurs activités.

Le phénomène mérite d’autant plus l’attention que certaines pages, sans être officiellement présentées comme appartenant à une institution ou à une autorité, diffusent presque exclusivement leurs images, déplacements, déclarations et activités. Cette proximité éditoriale ne permet pas, à elle seule, d’établir qu’elles sont administrées ou alimentées par les personnalités concernées. Mais elle suffit à poser la question de l’origine des contenus et d’un éventuel contournement indirect de la mesure.

Des comptes « non officiels » qui interrogent

Il faut ici éviter toute accusation sans preuve. Une page consacrée à l’actualité d’un ministre ou d’une institution peut parfaitement être animée par des sympathisants ou des tiers indépendants. Mais lorsque des contenus institutionnels sont diffusés rapidement, régulièrement, voire quasi exclusivement par ces canaux, une clarification devient légitime.

Qui administre ces pages ? Comment obtiennent-elles leurs contenus ? Les services de communication des institutions leur transmettent-ils directement photographies, vidéos ou communiqués ? Existe-t-il des consignes particulières permettant à certains responsables de poursuivre leur communication sur les plateformes pourtant suspendues ?

Ces questions devraient précisément intéresser la Haute autorité de la communication. Non pour présumer d’une infraction, mais pour garantir que la règle dont elle assure le respect ne soit pas perçue comme variable selon la qualité de celui qui l’enfreint.

La HAC ne peut durablement regarder ailleurs

Car le problème devient aussi celui de l’autorité du régulateur. Si la suspension décidée depuis le 18 février demeure juridiquement et administrativement applicable, elle doit être respectée ou, à tout le moins, son périmètre doit être clairement expliqué. Une mesure ambiguë, appliquée aux uns mais apparemment tolérée chez les autres, finit inévitablement par perdre sa force.

La HAC devrait donc clarifier publiquement plusieurs points : la mesure concerne-t-elle les seuls médias et comptes institutionnels ou l’ensemble des utilisateurs ? Les comptes personnels des autorités sont-ils concernés ? Le recours à des pages tierces pour relayer une communication institutionnelle est-il compatible avec la suspension ? Et surtout, quelles conséquences sont prévues en cas de contournement avéré ? À défaut de réponses, le sentiment d’une application à géométrie variable risque de s’installer.

Une question d’exemplarité avant même d’être une question technique

Au fond, le débat dépasse largement l’utilisation d’un VPN ou la possibilité technique d’accéder à Facebook, TikTok ou WhatsApp. Il touche à l’exemplarité de l’État et à l’égalité devant la décision publique.

Lorsque l’État impose une restriction, ses représentants devraient être les premiers à s’y conformer. Dans le cas contraire, comment demander aux citoyens de respecter une mesure que ministres, parlementaires, élus ou administrateurs publics donnent eux-mêmes l’impression de pouvoir contourner ?

La situation appelle donc une clarification urgente. Soit la suspension du 18 février 2026 demeure nécessaire et doit être appliquée avec cohérence, y compris aux personnalités publiques concernées ; soit les conditions qui l’avaient justifiée ont évolué et il appartient aux autorités compétentes d’en tirer les conséquences.

Maintenir une restriction tout en laissant prospérer son contournement visible par ceux-là mêmes qui incarnent l’État ne peut qu’en affaiblir la portée. Et à force de ne rien dire, la HAC risque moins de protéger l’autorité de sa décision que de contribuer elle-même à la banalisation de son non-respect.

Henriette Lembet

Journaliste Le temps est une donnée fatale à laquelle rien ne résiste...

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