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Gabon : G1, G2, G3… quand les codes provinciaux ne suffisent plus à définir l’appartenance des populations

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Au Gabon, les neuf provinces sont identifiées administrativement par des codes allant de G1 pour l’Estuaire à G9 pour le Woleu-Ntem. Cette nomenclature, notamment visible sur les plaques d’immatriculation avant leur évolution communautaire, conserve toute son utilité administrative. Mais lorsqu’elle est transposée aux individus pour enfermer les Gabonais dans une origine provinciale, voire ethnique, elle se heurte désormais aux transformations démographiques du pays. De Libreville à Port-Gentil, en passant par Mouila ou Moanda, migrations intérieures, mariages, emplois, implantation familiale et urbanisation ont profondément brouillé les anciennes frontières humaines. À l’heure où le Gabon ambitionne de renforcer son unité nationale, une question mérite donc d’être posée : peut-on encore raisonnablement assigner une identité politique, sociale ou ethnique à un Gabonais à partir d’un simple G1, G4, G5 ou G8 ?

G1 pour l’Estuaire, G2 pour le Haut-Ogooué, G3 pour le Moyen-Ogooué, G4 pour la Ngounié, G5 pour la Nyanga, G6 pour l’Ogooué-Ivindo, G7 pour l’Ogooué-Lolo, G8 pour l’Ogooué-Maritime et G9 pour le Woleu-Ntem : la nomenclature est parfaitement compréhensible lorsqu’elle sert à identifier un territoire administratif. Elle devient beaucoup plus discutable lorsqu’on lui attribue une signification identitaire et que l’on prétend déterminer, à partir de la province de résidence ou d’origine familiale, qui serait véritablement « de chez lui » et qui ne le serait pas.

Car le Gabon contemporain n’est plus constitué de neuf ensembles humains étanches dont les populations seraient demeurées fixées à leurs territoires historiques. Les mouvements intérieurs, l’activité économique, la fonction publique, l’exploitation minière et pétrolière, les études ou encore les unions matrimoniales ont progressivement produit des territoires beaucoup plus composites. La carte administrative est restée relativement stable ; la carte humaine, elle, a profondément changé.

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L’Estuaire suffit à démontrer les limites du raisonnement

Le cas de l’Estuaire est probablement le plus évident. Réduire le G1 à une identité ethnique déterminée devient difficile lorsque l’on observe la composition de la population installée dans la province. De Libreville vers l’intérieur, jusqu’aux localités situées sur l’axe du PK5 à Ekouk, à plus d’une centaine de kilomètres de la capitale, vivent depuis plusieurs générations des familles dont les attaches originelles se trouvent notamment dans la Ngounié ou la Nyanga.

Certaines personnes y sont nées. Leurs enfants également. Elles y travaillent, y construisent leurs maisons, y développent des activités économiques et participent à la vie communautaire. À partir de quelle génération cesseraient-elles alors d’être considérées comme provenant d’ailleurs ? Et surtout, quelle pertinence conserve l’idée consistant à attribuer mécaniquement une appartenance humaine au G1 lorsque la population de l’Estuaire elle-même est le produit de décennies de brassage national ?

Le problème est particulièrement visible à Libreville. La capitale concentre des Gabonais issus de toutes les provinces et de pratiquement toutes les communautés du pays. Des quartiers entiers se sont construits au gré des migrations internes. Être né à Libreville de parents originaires de Mouila, Tchibanga, Oyem ou Makokou produit désormais des trajectoires identitaires multiples que la seule nomenclature administrative ne peut résumer.

Mouila et Moanda, des territoires que le brassage a transformés

La même observation peut être faite à Mouila. Historiquement associée à plusieurs communautés établies dans la Ngounié, notamment Tsogo et Voungou, la capitale provinciale est aujourd’hui beaucoup plus diverse. La représentation politique locale elle-même peut refléter cette évolution, avec des élus appartenant à des communautés dont les foyers historiques dépassent le périmètre immédiat de la ville. Cette réalité rappelle une évidence souvent oubliée : un mandat électif territorial représente des citoyens, pas une ethnie propriétaire d’un territoire.

La mobilité intérieure a progressivement fait cohabiter dans la Ngounié des populations dont les attaches familiales renvoient également au Moyen-Ogooué, à la Nyanga, au Haut-Ogooué ou à d’autres parties du pays. Dès lors, considérer qu’un candidat, un fonctionnaire ou un responsable public serait moins légitime dans une localité uniquement parce que son patronyme ou son appartenance communautaire supposée ne correspond pas à celle historiquement associée au territoire revient à nier plusieurs décennies de construction nationale.

Moanda offre une autre illustration. Le développement de l’activité minière y a attiré des travailleurs et leurs familles provenant d’autres localités du Haut-Ogooué mais également des autres provinces. L’économie a ainsi fabriqué du brassage humain. Des familles venues travailler temporairement se sont durablement installées, leurs enfants sont nés sur place et plusieurs générations peuvent désormais entretenir simultanément une appartenance à leur territoire familial d’origine et à leur territoire de naissance ou de résidence.

Port-Gentil : peut-on encore enfermer le G8 dans une seule identité ?

L’Ogooué-Maritime permet de pousser le raisonnement plus loin encore. Port-Gentil, capitale économique historique et centre de l’industrie pétrolière, a attiré pendant des décennies des populations venues de l’ensemble du Gabon. Ses quatre arrondissements constituent aujourd’hui des espaces profondément composites, certains quartiers accueillant d’importantes communautés dont les origines familiales se situent notamment dans la Ngounié et la Nyanga.

Le quartier Ngadi, par exemple, est fortement associé à une présence nzebi. Mais ces habitants participent depuis longtemps à la vie économique, sociale et politique de Port-Gentil. Ils y votent, y travaillent, y élèvent leurs enfants et certains y exercent des responsabilités locales. Dès lors, doit-on les considérer éternellement comme des ressortissants d’une autre province vivant dans le G8, ou simplement comme des citoyens gabonais de Port-Gentil ayant également une origine familiale ailleurs ?

La question vaut également pour les fonctions administratives et politiques. Conseillers locaux, responsables administratifs, élus ou membres du gouvernement peuvent exercer ou avoir exercé des responsabilités dans des territoires différents de leurs provinces familiales d’origine. C’est d’ailleurs le fonctionnement normal d’un État unitaire : un fonctionnaire gabonais n’est pas le fonctionnaire de son ethnie et un ministre n’est pas le ministre de sa province.

Le danger de transformer une nomenclature administrative en frontière ethnique

C’est ici que les expressions G1, G2, G3 jusqu’à G9 doivent retrouver leur véritable fonction. Elles sont utiles pour identifier les neuf provinces. Elles peuvent servir à l’administration, aux statistiques, à l’organisation territoriale ou à l’immatriculation. Elles deviennent en revanche dangereusement réductrices lorsqu’elles servent de raccourcis pour classer les citoyens selon une appartenance ethnique présumée.

Car province et ethnie ne sont pas synonymes. Une province peut abriter plusieurs communautés et une même communauté peut être implantée dans plusieurs provinces. À cela s’ajoutent désormais les Gabonais issus de parents appartenant à deux communautés différentes, ceux nés loin des territoires familiaux de leurs parents et ceux dont les familles vivent depuis plusieurs générations dans une autre province.

Poussé jusqu’au bout, le raisonnement identitaire aboutit d’ailleurs à une absurdité. Faudrait-il déterminer l’éligibilité d’un député en fonction de l’origine de ses grands-parents ? Vérifier l’ethnie d’un maire avant de considérer qu’il représente légitimement sa commune ? Réserver certaines fonctions administratives aux communautés considérées comme « autochtones » ? Une telle conception transformerait progressivement les provinces de la République en territoires communautaires.

Être « de quelque part » sans que ce quelque part appartienne à quelqu’un

Cela ne signifie évidemment pas qu’il faille effacer les identités locales. Le Gabon peut préserver ses langues, ses traditions, ses histoires familiales et ses enracinements territoriaux. Un citoyen peut légitimement revendiquer son attachement à la Ngounié, au Woleu-Ntem, à l’Ogooué-Ivindo ou à la Nyanga. Le problème commence lorsque cette appartenance devient un titre de propriété politique sur le territoire.

Le brassage national impose donc de distinguer trois notions que le débat public mélange trop facilement : le territoire administratif, l’origine familiale et la citoyenneté. On peut être né à Port-Gentil, avoir un père originaire de la Ngounié, une mère du Moyen-Ogooué et avoir grandi à Libreville. Quel « G » faudrait-il alors attribuer à cette personne pour définir son identité ? Probablement aucun.

Les codes G1 à G9 peuvent continuer à désigner les provinces gabonaises. Mais ils deviennent beaucoup moins pertinents dès qu’on prétend les coller aux personnes comme des étiquettes identitaires. À mesure que le pays se mélange, le défi n’est plus de déterminer quel Gabonais appartient à quelle province, mais de faire en sorte que chaque Gabonais puisse se sentir pleinement chez lui dans chacune des neuf provinces de la République.

Casimir Mapiya

« Le journaliste est un interprète de la curiosité publique.» Bernard Pivot Bernard Pivot

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