Oligui Nguema : le libérateur doit-il lui aussi être libéré ?
Et si la véritable Libération du Gabon restait encore à accomplir ? Le 30 août est devenu au Gabon la date symbolique de la « Libération ». Mais aujourd’hui, une question que de nombreux Gabonais se posent mérite d’être posée publiquement, sans peur et sans complaisance : Qui a véritablement été libéré ? Le peuple gabonais ? Le président Oligui Nguema lui-même ? Ou une faction désavantagée de l’ancien système ?
La question est brutale. Elle est pourtant légitime. Car pendant que l’on célèbre le 30 août, que l’on parle de transformation, de modernisation et de développement, des familles entières se retrouvent dans la rue, des jeunes cherchent désespérément un emploi et une partie de la population s’enfonce dans une précarité toujours plus difficile à supporter.
Alors, de quelle libération parle-t-on ?
UN DÉVELOPPEMENT ESTHÉTIQUE NE SUFFIT PAS
On peut construire, rénover, inaugurer, repeindre, goudronner et multiplier les cérémonies officielles. Mais le développement d’une nation ne se mesure pas à la beauté de ses façades. Le développement n’est pas une esthétique. C’est une dignité. À quoi sert une ville plus belle si une mère ne peut pas accéder correctement aux soins ?
À quoi sert un bâtiment flambant neuf si un jeune diplômé reste sans emploi ?
À quoi servent les grands discours sur la transformation du Gabon si des familles ne savent pas comment payer leur loyer, nourrir leurs enfants ou se soigner ? Le véritable développement se mesure dans les hôpitaux. Dans les écoles. Dans les entreprises. Dans les salaires. Dans les revenus des familles.
Dans l’accès au crédit. Dans la capacité d’un jeune à créer son entreprise.
Et surtout, dans la possibilité pour chaque citoyen de croire que demain sera meilleur qu’aujourd’hui. Un pays peut changer d’apparence sans changer de réalité. Et c’est précisément ce paradoxe que le pouvoir doit avoir le courage de regarder en face.
QUAND L’HÔPITAL DEVRAIT SAUVER DES VIES
Il y a une question encore plus grave. Que vaut une « Libération » lorsqu’une femme enceinte entre à l’hôpital avec l’espoir de donner la vie et que sa famille peut en ressortir avec un cercueil ? Chaque décès maternel devrait être vécu comme un échec collectif. L’hôpital devrait être le lieu où l’on vient chercher la vie, pas celui que les familles finissent par associer à l’angoisse, à l’abandon ou à une issue fatale. Un État qui se respecte doit protéger ses citoyens avant de chercher à impressionner.
Avant les grands projets, il y a la vie. Avant les cérémonies, il y a la santé. Avant les discours, il y a la dignité. La première infrastructure d’une nation devrait être la protection de sa population.
SOIGNER LES CONSÉQUENCES AU LIEU DE COMBATTRE LES CAUSES
Il existe une formule volontairement provocatrice : Et si nous étions devenus meilleurs pour accompagner les morts que pour protéger les vivants ? Elle doit nous interpeller. Un État moderne ne devrait pas seulement intervenir lorsque la catastrophe est déjà là. Il doit prévenir. Il doit anticiper.
Il doit investir dans les soins primaires, la maternité, les urgences, les médicaments, la formation du personnel médical et l’accès aux soins.
La politique sociale ne peut pas se limiter à gérer les conséquences de la pauvreté. Elle doit s’attaquer à ses causes.
UNE JEUNESSE PRIVÉE D’ASCENSION SOCIALE
Le problème du Gabon n’est pas uniquement le chômage.
Le problème est plus profond : c’est la perte de confiance dans l’ascension sociale. Une génération entière finit par se demander : À quoi sert d’étudier ?
À quoi sert de se former ? À quoi sert de créer une entreprise ? À quoi sert de travailler dur si les opportunités semblent toujours réservées aux mêmes ?
Lorsqu’un jeune ne croit plus que ses efforts lui permettront de construire une vie digne, de devenir propriétaire, de créer une entreprise ou simplement de fonder une famille, ce n’est pas seulement son avenir qui est compromis. C’est le contrat social qui se fissure. Et lorsqu’une jeunesse ne croit plus en son propre pays, aucun slogan ne pourra durablement la retenir.
ET L’ENTREPRENEUR GABONAIS ?
On demande aux jeunes de devenir entrepreneurs. Très bien. Mais avec quels financements ? Avec quels marchés ? Avec quelles garanties ? Avec quelles infrastructures ? Avec quelle administration ? Avec quelle clientèle lorsque le pouvoir d’achat est faible ?
L’entrepreneur gabonais n’a pas besoin de discours supplémentaires. Il a besoin d’un environnement qui lui permette de réussir. Il a besoin de crédit. Il a besoin de commandes. Il a besoin de marchés publics transparents. Il a besoin d’une fiscalité adaptée. Il a besoin d’une administration qui accompagne au lieu de décourager.
Et lorsque les ministres chargés de l’entrepreneuriat semblent déconnectés, « hors sol » : Comment prétendre combattre le chômage lorsqu’on ne comprend pas suffisamment ceux qui créent les emplois ?
OLIGUI NGUEMA : LE LIBÉRATEUR DOIT-IL LUI AUSSI ÊTRE LIBÉRÉ ?
C’est ici que le débat devient véritablement politique. Le général Brice Clotaire Oligui Nguema fut l’acteur central de la rupture du 30 août 2023.
Mais celui qui revendique la libération du Gabon doit désormais affronter une question autrement plus difficile : A-t-il véritablement libéré le Gabon du système, ou seulement remplacé ceux qui occupaient le sommet de ce système ? Car changer les hommes ne suffit pas. Changer les visages ne suffit pas. Changer les slogans ne suffit pas.
Une véritable rupture doit changer les mécanismes du pouvoir. Elle doit garantir des institutions fortes. Une justice crédible. Une administration efficace. Une véritable méritocratie. Une égalité devant la loi. Une économie qui profite réellement au plus grand nombre.
Et surtout, elle doit empêcher qu’un nouveau cercle de privilégiés ne remplace l’ancien. Peut-être alors que le président Oligui Nguema doit lui-même être « libéré ». Libéré des pesanteurs de l’ancien système. Libéré des réseaux. Libéré des courtisans. Libéré des intérêts particuliers. Et surtout, libéré de cette dangereuse illusion selon laquelle le pouvoir appartiendrait à ceux qui l’exercent. Le pouvoir n’appartient pas au président. Il appartient au peuple.
LE 30 AOÛT DOIT ÊTRE UN RENDEZ-VOUS AVEC LA VÉRITÉ
Le Gabon n’a pas besoin d’une nouvelle bataille de slogans. Il a besoin de résultats. Une mère doit pouvoir entrer dans une maternité avec l’espoir d’en ressortir vivante avec son enfant. Un jeune diplômé doit pouvoir trouver une opportunité. Un entrepreneur doit pouvoir créer sans être étranglé par les obstacles. Une famille ne devrait pas se retrouver à la rue au nom d’un prétendu développement. Un travailleur doit pouvoir vivre dignement de son salaire.
Et chaque Gabonais doit pouvoir regarder son pays avec confiance. Alors, le 30 août, au lieu de demander simplement : « Qui a libéré le Gabon ? »
Posons-nous la question qui dérange : « LE GABONAIS, LUI, EST-IL RÉELLEMENT LIBRE ? » Libre de la pauvreté. Libre du chômage. Libre de la précarité.
Libre de l’injustice. Libre du favoritisme. Libre de la peur de tomber malade faute de moyens. Libre de l’absence de perspectives.
Car une nation ne se libère pas simplement d’un président.
Elle se libère de tout ce qui empêche son peuple de vivre dignement.
Et tant que des familles seront plongées dans la précarité, que des jeunes seront privés de perspectives, que des entrepreneurs se battront pour survivre et que l’accès aux soins restera une source d’angoisse pour de nombreuses familles, la Libération restera un processus inachevé.
Le 30 août ne devrait donc pas seulement être une fête. Il devrait être un miroir. Un miroir dans lequel le pouvoir regarde ce qu’il a accompli.
Mais surtout, un miroir dans lequel le peuple regarde ce qu’il lui reste encore à obtenir. Car le véritable jour de la Libération sera celui où le Gabonais ordinaire pourra enfin dire : « Je suis libre, non seulement de choisir mes dirigeants, mais surtout de vivre dignement dans mon propre pays.
Hugues Ongoundou entrepreneur plurisectoriel de la diaspora, président de la fédération des communautés africaines des alpes maritimes et Monaco









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