Iboga : le Gabon face au risque d’un nouvel accaparement du vivant
Le 18 avril 2026, le président Donald J. Trump a signé un décret visant à accélérer le développement de traitements médicaux à base de psychédéliques pour lutter contre les maladies mentales graves. Derrière ce texte, présenté comme une avancée scientifique majeure, se dessine une réalité plus complexe : celle d’une nouvelle course mondiale aux ressources biologiques et aux savoirs traditionnels.
Au cœur de cette dynamique se trouve une plante bien connue des populations du Gabon : l’iboga.
Une plante sacrée devenue molécule stratégique.
Depuis des siècles, l’iboga est au centre de pratiques spirituelles et thérapeutiques, notamment dans les rites initiatiques du Bwiti. Ce n’est pas un simple végétal : c’est un élément structurant d’un système de connaissance, de transmission et de rapport au monde.
Pourtant, aujourd’hui, ce patrimoine immatériel est progressivement reconfiguré par la science biomédicale. L’iboga devient ibogaïne, une molécule isolée, standardisée, testée en laboratoire, et désormais promue comme solution potentielle face à la dépression, aux addictions ou aux troubles post-traumatiques.
Ce basculement — de la plante rituelle à la molécule pharmaceutique — n’est pas neutre. Il marque un changement de paradigme : celui du passage d’un savoir incarné à une ressource exploitée.
Une innovation sous tension géopolitique
Le décret américain s’inscrit dans une stratégie claire : accélérer la recherche, sécuriser l’innovation et capter les bénéfices d’un marché en pleine expansion. Les psychédéliques, longtemps marginalisés, sont désormais au cœur d’une nouvelle frontière thérapeutique.
Mais une question fondamentale demeure : qui bénéficie réellement de cette innovation? Ni l’origine géographique de l’iboga, ni les savoirs traditionnels qui ont permis d’en révéler les propriétés ne sont mentionnés. Cette absence n’est pas anodine. Elle traduit une asymétrie persistante dans l’économie mondiale de la connaissance, où les pays du Sud fournissent les ressources — biologiques et culturelles — tandis que les pays du Nord en captent la valeur scientifique, industrielle et financière. Le risque est clair : celui d’une nouvelle forme de biopiraterie, où l’innovation repose sur des ressources exogènes sans reconnaissance ni compensation équitable.
Le défi du protocole de Nagoya
Face à ces enjeux, le Protocole de Nagoya offre un cadre juridique essentiel. Il consacre le principe d’un accès encadré aux ressources génétiques et d’un partage juste et équitable des avantages issus de leur utilisation.
Pour le Gabon, ce texte n’est pas une abstraction diplomatique : c’est un levier stratégique. Encore faut-il s’en saisir pleinement. Car dans les faits, l’exploitation de l’iboga échappe largement à un contrôle national structuré. Les recherches avancent ailleurs, les brevets se déposent hors du continent, et les chaînes de valeur se construisent sans le pays d’origine, le Gabon.
Un moment décisif pour la souveraineté gabonaise
Le développement accéléré des recherches sur l’ibogaïne place le Gabon à un tournant historique.
Trois trajectoires sont possibles.
La première est celle de l’inertie : laisser le marché mondial se structurer sans intervention, au risque de devenir un simple fournisseur de matière première. La deuxième est celle de la réaction tardive : tenter de réguler a posteriori un système déjà verrouillé par des intérêts extérieurs. La troisième — la seule véritablement stratégique — est celle de l’anticipation.
Elle suppose une vision claire et des actions concrètes : encadrer juridiquement l’accès à l’iboga ; protéger et reconnaître les savoirs traditionnels ; investir dans la recherche nationale ;développer une capacité locale de transformation ; négocier des partenariats équilibrés avec les acteurs internationaux
Réconcilier science, éthique et souveraineté
L’enjeu dépasse largement la seule question économique. Il touche à la place des savoirs traditionnels dans le monde contemporain, à la reconnaissance des cultures, et à la capacité des États africains à peser dans les grandes transformations scientifiques. Peut-on isoler une molécule sans reconnaître le système de connaissances qui l’a rendue visible ? Peut-on innover sans partager ? Peut-on soigner sans respecter les origines ?
Ces questions ne sont pas théoriques. Elles sont au cœur des recompositions actuelles du pouvoir scientifique mondial.
L’iboga, entre héritage et avenir
L’iboga n’est plus seulement une plante gabonaise. Elle est devenue un objet global, convoité, étudié, valorisé. Mais son avenir reste à écrire. Le Gabon dispose d’un atout rare: être à la fois le berceau biologique et culturel d’une ressource appelée à jouer un rôle majeur dans la médecine de demain. Encore faut-il transformer cet héritage en puissance stratégique au niveau national.
Car dans le monde qui vient, la souveraineté ne se joue plus seulement sur les territoires ou les ressources visibles. Elle se joue aussi dans les molécules, les savoirs et les récits. Et sur ce terrain, rien n’est encore définitivement perdu — mais rien n’est garanti non plus si rien n’est anticipé.
Hugues André Awanhet Ntawanga
Dr en Anthropologie ; Politologue
Conseiller de la République au CESEC représentant de la Diaspora d’Europe









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