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Gabon : à Genève, le gouvernement vante un système de santé «inclusif» pendant que les hôpitaux locaux suffoquent

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Depuis Genève, où elle participait le 19 mai 2026 à la 79ᵉ Assemblée mondiale de la santé, la ministre gabonaise de la Santé, Pr Elsa Nkana Joséphine Ayo épouse Bivigou, a plaidé pour une gouvernance sanitaire mondiale plus équitable et inclusive. Un discours ambitieux qui contraste brutalement avec la réalité quotidienne des structures hospitalières gabonaises, confrontées aux pénuries, à la vétusté et aux difficultés d’accès aux soins.

À Genève, les mots étaient soigneusement choisis. « Santé comme droit fondamental », « financement durable », « couverture sanitaire universelle », « approche One Health » : devant les États membres de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), le Gabon a voulu afficher l’image d’un pays engagé dans la modernisation de son système sanitaire. Mais à plusieurs milliers de kilomètres de cette tribune internationale, dans les hôpitaux de Libreville, Port-Gentil, Oyem, Mouila ou Tchibanga, la réalité continue de rappeler brutalement les limites du discours officiel.

Car pendant que les autorités défendent une « architecture sanitaire internationale plus inclusive », des milliers de Gabonais peinent encore à accéder à des soins élémentaires. Entre ruptures de médicaments, équipements défectueux, absence de spécialistes, délais interminables et détresse du personnel médical, le système sanitaire gabonais reste profondément fragilisé.

Genève parle de santé mondiale, les Gabonais parlent de survie

Dans son intervention, la ministre de la Santé a affirmé que le Gabon avait fait de la santé « une priorité nationale » sous l’impulsion du président de la République Brice Clotaire Oligui Nguema. Elle a notamment mis en avant le renforcement des politiques publiques sanitaires, la surveillance épidémiologique ou encore la création d’une Agence du médicament certifiée ISO 9001. Des annonces qui peinent pourtant à masquer les dysfonctionnements quotidiens observés sur le terrain.

Dans plusieurs structures publiques, les familles continuent d’acheter elles-mêmes gants, seringues, médicaments et parfois même du carburant pour les groupes électrogènes. Les évacuations sanitaires restent un privilège inaccessible pour la majorité des citoyens tandis que de nombreux patients meurent encore faute de prise en charge rapide. À cela s’ajoute une CNAMGS régulièrement critiquée pour ses lenteurs de remboursement, mettant sous pression cliniques privées et pharmacies.

Le paradoxe d’un pays pétrolier incapable de soigner correctement

Le contraste devient d’autant plus saisissant que le Gabon demeure l’un des pays les plus riches d’Afrique centrale en ressources naturelles. Pourtant, l’accès aux soins reste souvent comparable à celui de pays beaucoup moins dotés. Dans l’arrière-pays, certaines structures sanitaires fonctionnent avec des équipements obsolètes, des bâtiments dégradés et un personnel insuffisant. Dans plusieurs provinces, des femmes continuent d’accoucher dans des conditions précaires, parfois sans médecin spécialiste.

Le discours tenu à Genève sur « la couverture sanitaire universelle » interroge donc frontalement la réalité vécue par les populations. Comment parler de souveraineté sanitaire quand des patients doivent parcourir des centaines de kilomètres pour une simple prise en charge spécialisée ? Comment évoquer des « technologies de pointe » alors que certains centres médicaux ne disposent même pas d’ambulances fonctionnelles ?

Entre communication institutionnelle et urgence sociale

Le gouvernement met régulièrement en avant les réformes engagées : Code de la santé, plateformes multisectorielles, lutte contre la résistance antimicrobienne ou digitalisation du secteur. Des avancées certes importantes sur le papier, mais dont les effets concrets restent encore peu perceptibles pour une grande partie des populations.

À force de multiplier les grandes déclarations dans les forums internationaux, le risque est désormais de créer un décalage croissant entre le récit institutionnel et le vécu des Gabonais. Car au-delà des conférences internationales et des concepts techniques, la véritable question demeure simple : pourquoi tant de Gabonais continuent-ils de mourir de pathologies évitables dans un pays qui dispose pourtant des ressources nécessaires pour bâtir un système de santé digne ?

À Genève, le Gabon a parlé d’équité sanitaire mondiale. À Libreville, Oyem ou Lambaréné, les populations attendent encore une équité sanitaire nationale.

Morel Mondjo Mouega

Titulaire d'une Licence en droit, l'écriture et la lecture sont une passion que je mets au quotidien au profit des rédactions de Gabon Media Time depuis son lancement le 4 juillet 2016 et de GMTme depuis septembre 2019. Rédacteur en chef

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