Déguerpissements à Libreville : Quand l’État sanctionne un désordre urbain qu’il a lui-même engendré
À Libreville, le paysage urbain s’est métamorphosé ces derniers mois au rythme fracassant des engins de chantier et des démolitions ciblées. Les opérations d’assainissement et de libération du domaine public, orchestrées par les autorités dans des zones emblématiques telles que Plaine Oréty, Akébé ou encore le long des grands axes routiers, suscitent une vive vague de réactions dans l’opinion publique gabonaise. Si la volonté d’embellir la capitale et de restaurer un ordre urbain défaillant est mise en avant par l’exécutif, la brutalité du procédé ravive les fractures sociales et remet au cœur du débat démocratique la responsabilité historique de l’État dans le chaos territorial actuel.
Sur le terrain, ces mesures drastiques se traduisent d’abord par un séisme humain et économique d’une violence inouïe pour des milliers de ménages et de petits commerçants. En rasant des habitations et des infrastructures informelles sans mécanismes effectifs de compensation préalable ni relogement garanti, l’État plonge des familles entières dans la précarité et l’itinérance.
Le cas des habitants de Plaine Orety, contraints pour beaucoup de s’entasser chez des proches ou de survivre au milieu des décombres dans l’attente hypothétique d’une régularisation ou d’un accompagnement, illustre la fracture profonde entre les ambitions de modernisation urbaine et la réalité socio-économique des foyers.
Outre l’habitat, c’est toute une économie de subsistance qui s’écroule. Pour une grande partie de la population librevilloise, le petit commerce de rue ou l’installation d’une échoppe aux abords des voies principales constitue le seul rempart contre le chômage de masse et la pauvreté. La destruction brutale de ces équipements artisanaux et commercialisés sans alternative concrète ou espaces aménagés de rechange étouffe l’économie populaire. En voulant assainir la ville à marche forcée, les pouvoirs publics risquent ainsi d’aggraver la détresse sociale et d’alimenter une précarisation accrue de populations déjà fragilisées par une conjoncture économique difficile.
La dénonciation de l’hypocrisie publique
Face à ce climat de tension, des voix éminentes de la scène politique et de la société civile se sont élevées pour remettre en cause la légitimité morale et la méthode employée par le pouvoir. Parmi elles, la prise de parole de Jean-Valentin Leyama a particulièrement marqué les esprits. L’ancien député et acteur politique n’a pas hésité à pointer du doigt la responsabilité directe de l’État central et des autorités municipales dans l’anarchie urbaine qu’ils prétendent aujourd’hui combattre à coups de pelleteuses.
Comment l’État peut-il déclarer « illégales » ou « anarchiques » des constructions qu’il a lui-même tolérées, encouragées ou viabilisées de fait pendant des décennies ? C’est le cœur du réquisitoire dressé par plusieurs observateurs. Pendant plus de cinquante ans, l’absence flagrante de schémas directeurs d’aménagement urbain actualisés, l’inaction des services du cadastre et la délivrance opportuniste ou corrompue de permis de construire ont incité les citoyens à bâtir dans des zones déclarées aujourd’hui non constructibles. Les populations se retrouvent ainsi arbitrairement sanctionnées pour un désordre institutionnalisé et entretenu par l’appareil d’État lui-même.
L’incapacité chronique à définir une politique d’urbanisation cohérente
Ce désordre urbain n’est pas le fruit du hasard ou de la seule indiscipline citoyenne; il est le pur produit de décennies de faillite des politiques publiques de logement et d’aménagement. Depuis l’indépendance, les gouvernements successifs n’ont jamais su impulser une planification prospective capable d’absorber la forte croissance démographique et l’exode rural vers la capitale. Les projets de logements sociaux, sans cesse annoncés en grande pompe et rarement menés à leur terme, n’ont jamais permis d’offrir des alternatives décentes et accessibles aux classes moyennes et défavorisées.
Privés d’accès au foncier formel en raison d’une lourdeur administrative légendaire et de coûts prohibitifs, les citadins n’ont eu d’autre choix que d’investir dans l’auto-construction informelle. Libreville s’est ainsi développée au gré du « système D », créant une mosaïque de quartiers sous-intégrés, manquant d’infrastructures de base, d’assainissement et de voies d’accès. La responsabilité de cette faillite est collective au niveau des élites dirigeantes : faute de vision à long terme, la gestion du territoire s’est résumée à du pilotage à vue, rythmé par des réactions d’urgence plutôt que par une véritable politique urbaine durable.
Pour une approche concertée et humanisée de l’aménagement du territoire
S’il est incontestable qu’une capitale moderne nécessite des infrastructures structurantes, une régulation foncière et des normes de sécurité adaptées pour prévenir notamment les glissements de terrain et inondations, la méthode de la force pure montre rapidement ses limites. Nettoyer la ville sans réhabiliter ni recaser ne fait que déplacer le problème vers des périphéries encore plus lointaines et enclavées, reproduisant indéfiniment le même schéma d’urbanisation sauvage.
Une politique urbaine responsable exige au préalable une justice sociale. Cela passe par l’établissement d’un dialogue constructif entre les collectivités, le gouvernement et les représentants des habitants, l’indemnisation juste et préalable des personnes impactées, ainsi que la mise à disposition de parcelles viabilisées à des prix abordables. Sans une refonte globale de la politique du logement et une prise en compte de la dette morale contractée par l’État envers ses citoyens, les déguerpissements actuels resteront perçus non comme une œuvre de modernisation salutaire, mais comme une injustice institutionnelle supplémentaire.









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