Gabon : et si l’on cessait de célébrer les nominations pour valoriser les entrepreneurs ?
Au Conseil des ministres du 15 octobre 2026, le président de la République, Brice Clotaire Oligui Nguema, a appelé le gouvernement à faire de l’entrepreneuriat une priorité nationale, estimant que l’État ne pouvait plus constituer la principale réponse aux besoins d’emploi des Gabonais. Une orientation qui devrait également conduire à repenser la communication publique : pourquoi continuer à accorder une place aussi importante aux nominations individuelles dans les médias, quand le pays a davantage besoin de célébrer celles et ceux qui créent des entreprises, investissent et génèrent des emplois ?
Il est peut-être temps de changer les héros que la République donne en exemple à sa jeunesse. Depuis des décennies, la vie publique gabonaise semble rythmée par les mêmes cérémonies, les mêmes attentes et les mêmes célébrations : les nominations en Conseil des ministres. Chaque communiqué devient l’occasion de découvrir de nouveaux directeurs généraux, secrétaires généraux, conseillers et autres responsables administratifs y compris les chauffeurs et aides-camps. Les réseaux sociaux s’enflamment, les messages de félicitations se multiplient et les portraits des nouveaux promus occupent parfois davantage l’espace médiatique que les initiatives économiques susceptibles de transformer durablement le pays.
Cette culture de la nomination n’est pas anodine. Elle a progressivement installé dans l’imaginaire collectif l’idée que la réussite sociale passe avant tout par l’accès à une fonction publique prestigieuse. Être nommé devient un accomplissement, parfois davantage que créer une entreprise viable, employer plusieurs dizaines de compatriotes ou développer une activité industrielle. Pourtant, cette représentation de la réussite entre désormais en contradiction avec l’orientation économique que le chef de l’État lui-même entend promouvoir.
Une instruction présidentielle qui appelle un changement de paradigme
Dans le communiqué du Conseil des ministres du 15 octobre 2026, présenté par le porte-parole du gouvernement, Emmanuel Eyeghe Nze, une instruction présidentielle mérite une attention particulière : « Le Président de la République a instruit le Gouvernement de s’engager plus résolument en faveur du développement de l’entrepreneuriat, l’État ne pouvant plus demeurer la variable d’ajustement du marché du travail. » Une déclaration qui, au-delà de sa portée institutionnelle, interroge directement le modèle de réussite que les pouvoirs publics contribuent eux-mêmes à entretenir.
Le chef de l’État poursuit en soulignant que la jeunesse gabonaise doit embrasser l’entrepreneuriat et que l’État doit l’accompagner dans la création et le développement de ses entreprises. Mais comment convaincre cette jeunesse de se tourner vers l’initiative privée lorsque l’appareil institutionnel continue de réserver une visibilité exceptionnelle à ceux qui accèdent aux fonctions administratives ? Il existe là une contradiction culturelle qu’aucune politique de financement, aussi ambitieuse soit-elle, ne pourra résoudre à elle seule. On ne peut pas demander aux jeunes de rêver d’entrepreneuriat tout en continuant à leur présenter la nomination comme le sommet de la réussite sociale.
Sortir les mesures individuelles du spectacle médiatique
C’est pourquoi une réforme symbolique, mais profondément structurante, mérite aujourd’hui d’être envisagée : cesser de faire des mesures individuelles de nomination un événement médiatique national. Les nominations doivent naturellement demeurer publiques, accessibles et vérifiables, conformément aux exigences de transparence administrative. Mais leur publication pourrait relever prioritairement du Journal officiel, des canaux institutionnels et des communications administratives internes, sans nécessairement occuper une place centrale dans la présentation médiatique des décisions du Conseil des ministres à la télévision publique et dans les journaux de grandes audiences.
Cette évolution ne consisterait ni à dissimuler les nominations ni à empêcher les journalistes d’en rendre compte. Elle viserait simplement à modifier les priorités de la communication gouvernementale. Un Conseil des ministres devrait d’abord permettre aux citoyens de connaître les politiques publiques adoptées, les réformes engagées, les investissements décidés et les résultats attendus. Il ne devrait plus être principalement attendu comme le rendez-vous périodique de la distribution des responsabilités administratives. La République gagnerait à faire davantage parler ses décisions que les noms de ceux qui sont appelés à les exécuter.
Faire des entrepreneurs les nouvelles figures de la réussite nationale
À l’inverse, pourquoi ne pas consacrer une visibilité institutionnelle beaucoup plus importante aux entrepreneurs gabonais ? Ceux qui investissent dans l’agriculture, l’industrie, les médias, les technologies, le bâtiment, les transports ou les services méritent une considération à la hauteur de leur contribution à l’économie nationale. Ils prennent des risques financiers, mobilisent des capitaux, affrontent les contraintes administratives, supportent des charges fiscales et sociales et créent des emplois dans un environnement qui demeure exigeant. Leur réussite ne repose pas sur un décret de nomination, mais sur leur capacité à construire une activité et à la faire durer.
Le Gabon compte des femmes et des hommes qui ont engagé leurs économies, parfois hypothéqué leur patrimoine ou renoncé à une carrière confortable pour créer une entreprise. Certains emploient cinq personnes, d’autres cinquante ou plusieurs centaines. Pourtant, leurs réalisations demeurent souvent moins visibles qu’une nomination à une direction générale. Cette hiérarchie symbolique mérite d’être renversée. Une République qui veut développer l’entrepreneuriat doit apprendre à honorer ceux qui créent des emplois avec autant de considération que ceux auxquels elle confie des responsabilités publiques.
L’État doit accompagner les entrepreneurs, pas seulement les applaudir
Toutefois, la reconnaissance médiatique ne saurait constituer une politique économique à elle seule. Valoriser les entrepreneurs suppose aussi de leur offrir un environnement dans lequel leurs initiatives peuvent prospérer. L’accès au financement, la commande publique, la simplification administrative, la sécurité juridique, les délais de paiement, la fiscalité et la disponibilité des infrastructures doivent devenir des préoccupations permanentes du gouvernement. Il serait contradictoire de célébrer publiquement un entrepreneur tout en le laissant affronter seul les obstacles qui compromettent la survie de son activité.
C’est précisément sur ce terrain que l’instruction présidentielle du 15 octobre doit trouver sa traduction concrète. Si l’État ne peut plus absorber indéfiniment les demandeurs d’emploi, il doit contribuer à créer les conditions permettant au secteur privé de le faire. Cela implique de considérer l’entrepreneur non comme un solliciteur de faveurs administratives, mais comme un partenaire du développement national. Cette évolution exige une transformation des pratiques publiques autant qu’un changement de discours.
Changer ce que la République célèbre pour changer ce que la jeunesse ambitionne
La question est finalement celle du modèle social que nous souhaitons transmettre aux générations futures. Tant que la nomination d’un directeur général suscitera davantage d’admiration collective que la création d’une entreprise employant plusieurs dizaines de Gabonais, l’appel à l’entrepreneuriat restera confronté à un puissant obstacle culturel. Il ne s’agit pas de dévaloriser les hauts fonctionnaires, dont les missions demeurent indispensables au fonctionnement de l’État, mais de rappeler que la réussite nationale ne saurait se mesurer uniquement au nombre de citoyens intégrés dans les sphères du pouvoir.
Le président Brice Clotaire Oligui Nguema a exprimé une orientation : faire de l’entrepreneuriat une voie d’avenir pour la jeunesse gabonaise. Encore faut-il que les institutions, la communication gouvernementale et les représentations collectives évoluent dans le même sens. La République doit désormais apprendre à célébrer davantage celui qui crée cent emplois que celui qui obtient un fauteuil. Car l’avenir économique du Gabon ne se construira pas uniquement dans les bureaux de l’administration, mais aussi dans les entreprises, les exploitations agricoles, les ateliers, les usines et les initiatives de celles et ceux qui osent entreprendre.
Il est temps que le Gabon cesse de faire de la nomination une consécration sociale et commence à faire de la création de richesses et d’emplois une véritable distinction nationale.










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