Gabon : depuis quand informer est-il devenu synonyme de soutien ?
Au Gabon, une dérive mérite d’être interrogée : celle qui consiste à considérer qu’un média soutient nécessairement une personnalité politique dès lors qu’il rapporte ses déclarations. Dans un espace public où les convictions partisanes prennent parfois le pas sur l’examen des faits, cette confusion pose une question fondamentale : voulons-nous des médias qui nous informent ou des médias qui nous confortent dans nos opinions ? Car derrière les procès d’intention adressés aux rédactions se joue un enjeu autrement plus important : la place du pluralisme, de la contradiction et de la liberté de la presse dans notre démocratie.
Il faut avoir le courage de poser les mots sur une réalité : au Gabon, nous avons parfois une conception bien particulière de la liberté de la presse. Nous la revendiquons lorsqu’elle sert nos convictions, mais nous la contestons lorsqu’elle permet à ceux que nous désapprouvons de s’exprimer.
Un ancien dirigeant prend la parole ? Le média qui relaie ses propos devient suspect. Un opposant critique l’action gouvernementale ? On lui prête une proximité politique avec la rédaction. Un responsable de la majorité défend une décision contestée ? Certains y voient immédiatement une opération de communication. À ce rythme, ce n’est plus l’information qui est jugée, mais l’identité de celui qui parle.
La presse n’a pas vocation à distribuer des certificats de fréquentabilité
Depuis quand appartient-il aux journalistes de décider quelles personnalités politiques méritent d’être entendues en fonction de leur popularité ? Depuis quand la couverture médiatique d’une déclaration constitue-t-elle une adhésion à son contenu ?
La mission d’un média n’est pas de récompenser les personnalités appréciées ni de condamner au silence celles qui dérangent. Elle consiste à porter à la connaissance des citoyens les faits et les prises de position qui présentent un intérêt public. Informer sur un acteur politique ne revient ni à l’absoudre de son passé, ni à approuver ses idées, ni à soutenir ses ambitions.
Cette distinction devrait être élémentaire. Pourtant, elle semble parfois disparaître derrière une lecture exclusivement partisane de l’actualité. Comme si toute information devait nécessairement servir un camp. Comme si le journaliste devait choisir entre être un militant ou devenir un adversaire.
Une démocratie ne peut pas fonctionner avec une information à géométrie variable
Le paradoxe est d’autant plus frappant que le droit gabonais reconnaît lui-même le pluralisme comme une composante de l’expression démocratique. L’article 2 du Code de la communication, dans sa rédaction issue de l’ordonnance du 23 février 2018, fait notamment référence au pluralisme des opinions, à l’indépendance des médias, à la libre circulation de l’information et à l’accès des citoyens aux médias.
Ces principes ne sauraient être invoqués uniquement lorsque les opinions diffusées nous conviennent. Ils impliquent précisément que l’espace médiatique puisse accueillir des positions divergentes, y compris celles qui suscitent la controverse. Cela ne dispense évidemment pas les rédactions de vérifier les faits, de contextualiser les déclarations et de combattre la désinformation.
Le pouvoir politique doit accepter d’être interrogé, l’opposition doit accepter d’être contredite
Une démocratie ne se construit pas autour de l’infaillibilité supposée des gouvernants. Elle repose sur des institutions capables de rendre compte de leurs décisions, sur des citoyens disposant d’informations fiables et sur une presse en mesure d’exercer librement son travail.
Mais cette exigence ne concerne pas seulement le pouvoir. L’opposition, les anciens dirigeants et tous ceux qui aspirent à exercer des responsabilités publiques doivent également accepter la contradiction. Aucun acteur politique ne saurait réclamer la liberté d’expression pour lui-même tout en contestant celle de ses adversaires.
Le véritable danger : confondre le journalisme avec la communication politique
Il existe une différence fondamentale entre un organe de presse et un instrument de propagande. Le premier doit chercher à établir les faits, confronter les versions et éclairer les citoyens. Le second cherche à promouvoir un discours, défendre des intérêts ou construire une image.
Cette distinction impose également des devoirs aux médias eux-mêmes. Une rédaction qui relaie une déclaration sans en examiner les affirmations factuelles peut manquer à sa mission. Une rédaction qui sélectionne systématiquement les faits pour protéger un acteur politique compromet son indépendance. Le pluralisme n’est donc ni la complaisance ni la neutralisation de l’esprit critique.
La crédibilité journalistique ne se mesure pas au nombre de personnalités que l’on refuse de couvrir. Elle se mesure à la qualité du traitement réservé à celles dont on parle, quelles que soient leurs appartenances ou leurs positions.
Le Gabon a besoin de citoyens informés, pas de citoyens enfermés dans leurs certitudes
La question dépasse finalement le seul métier de journaliste. Elle interroge notre rapport collectif au débat démocratique. Sommes-nous capables de lire une déclaration sans considérer automatiquement celui qui la rapporte comme son défenseur ? Pouvons-nous examiner un argument sans commencer par rechercher l’appartenance politique de son auteur ?
Il est légitime de critiquer les choix éditoriaux d’un média. Il est même nécessaire de lui demander des comptes lorsqu’il commet une erreur, déforme des propos ou manque à ses obligations professionnelles. Mais critiquer un média parce qu’il donne accès à une information politiquement dérangeante soulève une autre question : celle de notre tolérance à la contradiction. La démocratie ne consiste pas à entendre uniquement ceux qui pensent comme nous. Elle suppose aussi de pouvoir connaître, discuter et contester les idées de ceux avec lesquels nous sommes en désaccord.
Au fond, le véritable enjeu est peut-être là. Une presse indépendante n’a pas à demander la permission d’informer. Elle doit répondre de la rigueur de son travail, non de la popularité des personnes qui font l’actualité.
Car le jour où nous exigerons des médias qu’ils ne publient que les paroles de ceux que nous approuvons, nous ne défendrons plus la liberté de la presse. Nous réclamerons simplement une information à notre convenance.










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