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Gabon : deux ans après le 30 août 2025, la libération confisquée ?

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Le 30 août 2025, Tchibanga sera le théâtre d’une nouvelle fête nationale : celle du coup d’État militaire présenté comme un « coup de libération ». Deux ans après, le Gabon s’interroge. A-t-il vraiment changé ? Les promesses de rupture énoncées en 2023 par le Comité pour la Transition et la Restauration des Institutions (CTRI) ont-elles produit les effets attendus ? Ou bien, derrière le vernis commémoratif, les vieux démons du clientélisme, de la gabegie et du tribalisme continuent-ils de miner la République ?

Une promesse de rupture, un héritage encore pesant. Le 30 août 2023, l’annonce solennelle de l’armée avait galvanisé un peuple lassé de décennies de confiscation démocratique. « Force est d’admettre que l’organisation des élections générales (…) n’a pas rempli les conditions d’un scrutin transparent, crédible et inclusif », déclarait alors Ulrich Manfoumbi Manfoumbi, colonel devenu aujourd’hui ministre d’État. Dissolution des institutions, fin du système Bongo-PDG, restauration d’un État impartial : la promesse était celle d’un assainissement radical.

De la promesse de rupture à la réhabilitation des anciens barons

Deux ans plus tard, le constat est plus nuancé. Si certaines réformes structurelles ont été amorcées – révision de la Constitution, création du Contrôle général d’État, réorganisation de la dépense publique –, les fondamentaux qui avaient conduit au putsch demeurent en grande partie intacts : concentration du pouvoir à la Présidence, absence de reddition des comptes, impunité des acteurs de l’ancien régime.

Le paradoxe saute aux yeux : là où le peuple attendait une justice réparatrice, l’on constate une réhabilitation de figures politiques hier encore décriées. Jean-François Ndoungou ou Angélique Ngoma, anciens dignitaires du PDG, ont été décorés comme « médaillés de la libération ». Une démarche dénoncée par Anges Kevin Nzigou, président du Front démocratique socialiste (FDS). « Quand Jean-François Ndoungou ou Angélique Ngoma peuvent être décorés comme “médaillés de la libération”, cela montre bien qu’il existe en réalité deux 30 août : celui du peuple gabonais, qui a célébré la fin du système Bongo-PDG, et celui du PDG, qui a simplement accueilli un nouveau chef. Mais la véritable célébration du peuple aura lieu le 27 septembre, dans les urnes. », a-t-il dénoncé.

À l’inverse, des mouvements citoyens comme Appel à Agir, Copil-Citoyen, ou encore médias taxés de presse d’opposition comme La Loupe, L’Aube, Echos du nord ou encore Gabonreview, qui avaient contribué à fragiliser le système Bongo dès 2018, se sentent marginalisés, parfois même muselés. L’ombre de la sélectivité plane sur la gouvernance.

Un pouvoir toujours confisqué par la Présidence

Deux ans après le coup d’État du 30 août 2023, la promesse d’un rééquilibrage institutionnel s’est diluée dans une présidentialisation accrue du régime. La nouvelle Constitution a fusionné les fonctions de chef de l’État et de chef du gouvernement, concentrant entre les mains d’un seul homme des pouvoirs encore plus étendus qu’hier. Déjà, sous Omar Bongo, Jean Eyeghe Ndong dénonçait « des directeurs généraux plus puissants que le Premier ministre », et Raymond Ndong Sima, dernier Premier ministre de la IVème République, s’était insurgé, en pleine interview sur Gabon 1ère, contre la toute-puissance de la Caisse des dépôts et consignations, capable de bloquer des projets nationaux comme Agropag.

Aujourd’hui, ce déséquilibre s’est aggravé : l’exécutif fonctionne comme une pyramide verrouillée, où chaque décision dépend de l’arbitrage présidentiel. Loin de libérer l’action gouvernementale, cette centralisation étouffe les ministres, réduit le Parlement à un rôle de chambre d’enregistrement et nourrit la méfiance des citoyens. En vérité, le coup de « libération » n’a pas encore corrigé la cause profonde de la crise : l’absence de contre-pouvoirs réels capables de limiter l’autorité présidentielle et de garantir une gouvernance plus transparente et partagée.

Justice muette, blessures ouvertes

Deux ans après le coup de « libération », l’attente d’une justice exemplaire se heurte à un silence assourdissant. Ni le procès de Sylvia Bongo Ondimba et de son fils Noureddin Valentin, accusés d’avoir confisqué l’État à des fins personnelles, ni celui de Vincent de Paul Massassa, Cyriaque Mvourandjami ou encore Ian Ngoulou cités dans des affaires de détournements, n’ont été menés à terme. Pas plus que ceux des autres thuriféraires du régime déchu, dont les noms symbolisent encore la corruption et l’impunité. Cette absence de procès emblématiques entretient le sentiment d’une libération inachevée, voire confisquée, où les véritables comptes à rendre ont été différés sine die.

Dans ce vide judiciaire, c’est la mémoire collective du peuple gabonais qui reste blessée. Car derrière les slogans de « restauration des institutions », aucune enquête d’ampleur n’a été ouverte pour solder les crimes économiques, les violations des droits ou les prédations qui ont marqué des décennies de gouvernance sous le système Bongo-PDG. Pire encore, les libertés individuelles continuent de subir des restrictions : arrestations arbitraires, surveillance accrue des mouvements citoyens et mise sous pression des médias critiques. Deux ans après, l’absence de justice équitable et de réformes profondes jette une ombre sur l’élan de 2023, donnant à voir une démocratie toujours fragile, incapable de transformer l’espoir du peuple en actes concrets.


Entre mémoire et avenir : un rendez-vous décisif

Le 30 août 2025 ne peut être un simple rituel de célébration. Il doit être un moment d’introspection collective. Le Gabon ne pourra pas éternellement célébrer un « coup de libération » si la libération promise n’a pas encore eu lieu dans les faits. L’épreuve de vérité aura lieu dans les urnes, le 27 septembre, lors des législatives et locales. Là, le peuple dira si la rupture attendue est crédible, ou si le pays reste prisonnier d’un système qui a simplement changé de visage.

Car, au fond, l’essence même du 30 août 2023 était claire : mettre fin à la gabegie, au clientélisme, au tribalisme, à l’irresponsabilité publique. Deux ans après, le défi reste intact. Et la vraie libération ne se décrète pas : elle se construit, dans la justice, la transparence et le respect des citoyens.

Harold Leckat

Juriste contentieux, Fondateur et Directeur de publication. "La chute n'est pas un échec. L'échec est de rester là où l'on est tombé ", Socrates

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