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Presse gabonaise : chronique d’une disparition imminente 

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En l’espace de deux décennies, la presse écrite gabonaise est passée d’une pluralité foisonnante à une quasi-désertion des kiosques. Journaux privés disparus, tirages en chute libre, subvention inefficace : le secteur est au bord de l’extinction. Face à ce naufrage silencieux, les éditeurs n’ont plus le choix : se réorganiser ou disparaître.

D’une presse plurielle à un paysage déserté. Il fut un temps où la presse gabonaise rythmait la semaine nationale. Le lundi, L’aube du groupe Oloumambè, Les Échos du Nord ; le mardi, une autre parution du groupe Oloumambé, La Loupe ; le jeudi, Le Temps ; le vendredi, Gabon d’Abord ; sans oublier Le Mbandja, et une floraison de journaux indépendants qui nourrissaient le débat public.

Cette époque semble aujourd’hui relever de l’archive.

En 2026, un seul quotidien national subsiste réellement : L’Union. Et encore, affaibli. Le journal qui paraissait jadis avec 24 pages voit désormais sa pagination réduite à moins d’une vingtaine, tandis que son tirage est très loin des 20 000 exemplaires d’autrefois.

À côté, l’Agence Gabonaise de Presse (AGP), à travers Gabon Matin, peine à peser. Le journal paraît de manière irrégulière pour na pas dire soporifique, avec un impact devenu marginal dans l’écosystème médiatique local qu’il est sensé impacter.


Une subvention qui n’a jamais sauvé la presse

Chaque année, depuis deux ans bientôt, la subvention à la presse a été revalorisée à 500 millions de FCFA, avec une mission affichée : soutenir un secteur vital pour la démocratie. Dans les faits, l’effet est inverse.

Au fil des années, cette subvention réduite à 123 millions puis multiplié par 5 par Brice Clotaire Oligui Nguema au lendemain du coup d’Etat : n’a pas empêché les fermetures, n’a pas structuré les entreprises de presse, n’a pas favorisé l’investissement, n’a pas amélioré les conditions de travail des journalistes.

Pire : l’opacité de sa gestion et l’absence de publication des montants attribués ont installé l’incompréhension doublée d’une défiance durable au sein de la Maison communication. « On ne sait ni qui reçoit, ni combien, ni sur quels critères », déplore un directeur de publication.

Résultat : la subvention est perçue non comme un levier de relance, mais comme un outil de survie précaire, parfois même de neutralisation éditoriale.

Un modèle économique à bout de souffle

La crise de la presse n’est pas seulement politique. Elle est structurelle.
Les journaux privés font face à : l’effondrement de la publicité, l’absence de politique d’abonnement public, la concurrence asymétrique des médias d’État, et la domination des réseaux sociaux comme principale source d’information.

Dans ces conditions, produire un journal papier, surtout, devient un sacerdoce, une source d’endettement, un acte hautement citoyen. Et sans stratégie collective, chaque éditeur lutte seul contre une vague qui le dépasse et qui peu à peu finira par tous les engloutir.

Le risque démocratique : une information monopolisée

Le danger est clair : si la presse privée disparaît, il ne restera que les médias d’État comme canaux dominants de diffusion de l’information.

Or, une démocratie sans pluralisme médiatique est une dictature. Sans presse indépendante : le débat public s’appauvrit, le contrôle citoyen s’affaiblit, et la parole officielle devient hégémonique. Et il y a de quoi affirmer sans risquer de se tromper qu’« un pays sans presse privée forte est un pays face aux lendemains incertains ». 

Se réunir ou s’éteindre : l’heure des choix

Les directeurs de publication rencontrés sont unanimes : le statu quo est mortel. La survie du secteur passe par une réflexion collective urgente : mutualisation des coûts pour la presse imprimée, structuration des abonnements, bascule numérique maîtrisée, plaidoyer commun pour une subvention transparente et orientée vers l’investissement, et dialogue franc avec l’État sur l’avenir du pluralisme médiatique.

Faute de cette prise de conscience, la presse privée gabonaise risque de devenir un souvenir — une note de bas de page dans l’histoire démocratique du pays.

Sauver la presse pour sauver la démocratie pluraliste 

La disparition progressive de la presse écrite n’est pas une fatalité.
Mais elle est désormais imminente. Sauver la presse, ce n’est pas sauver des entreprises. C’est préserver un espace de liberté, de contradiction, de vigilance et de vivacité de notre société.

La question n’est donc plus de savoir si la presse gabonaise va disparaître.
La question est : qui aura le courage de l’empêcher ?
Et surtout : les acteurs de la presse sauront-ils se sauver eux-mêmes, avant qu’il ne soit trop tard ?

Morel Mondjo Mouega

Titulaire d'une Licence en droit, l'écriture et la lecture sont une passion que je mets au quotidien au profit des rédactions de Gabon Media Time depuis son lancement le 4 juillet 2016 et de GMTme depuis septembre 2019. Rédacteur en chef

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