«Votre pays est trop bizarre» : chronique d’une liberté d’expression sous surveillance
Il n’était ni politologue, ni juriste, ni opposant déclaré. Juste un Gabonais lambda, interrogé lors d’un micro-trottoir de Gabon Media Time. Mais en une phrase, il a résumé un malaise national devenu viral : « Vous interviewez les gens. Quand ils parlent, vous les arrêtez. Ce n’est donc pas la peine d’interviewer les gens. » Depuis, comme disent les jeunes du quartier, le vieux a débloqué une nouvelle réf.
Une “ref” née d’un ras-le-bol collectif. Dans le jargon des réseaux sociaux, une “ref” est une référence. Une punchline. Une formule qui dit tout sans avoir besoin d’en dire trop.
Et celle-ci fait mouche.
Car depuis plusieurs jours, ce court extrait est repris, partagé, détourné, commenté. Non pas pour son humour, encore que, mais parce qu’il touche un nerf à vif : la tolérance de plus en plus limitée des autorités face à la parole citoyenne. On interviewe.On parle.On est convoqué.
Quand la parole devient un sport à risques
Le schéma est devenu si banal qu’il en devient absurde. À tel point que certains internautes proposent déjà d’ajouter un avertissement avant chaque micro-trottoir : « Toute opinion exprimée pourra être retenue contre vous. »
La satire, ici, dépasse la caricature. Elle décrit un climat. Un climat où l’expression d’un avis, même sans injure, même sans appel à la violence, est perçue comme une provocation. Un climat où l’on confond critique et subversion, opinion et offense, désaccord et menace à l’ordre public.
Résultat : les citoyens apprennent à se taire, ou à parler à demi-mots, ou à rire jaune en partageant des memes. La démocratie version silencieuse.
Petit rappel juridique pour autorités à mémoire courte
Ce qui rend la situation encore plus “bizarre”, pour reprendre le mot du citoyen, c’est que la liberté d’expression n’est pas une faveur accordée par l’État. C’est un droit garanti. La Constitution gabonaise consacre explicitement : la liberté d’opinion, la liberté d’expression, la liberté de communication et d’information.
Le Code de la communication, en vigueur en République gabonaise, rappelle quant à lui que : les professionnels de la communication ont le droit de collecter et de diffuser l’information, les citoyens ont le droit d’exprimer librement leurs opinions, dans le respect de la loi, la critique des institutions et des gouvernants ne constitue pas en soi une infraction.
En clair : parler n’est pas un délit. Donner son avis n’est pas un crime. Répondre à un micro n’expose pas une garde à vue.
Mais alors, pourquoi tant de nervosité ?
C’est là que la satire devient politique. Si la parole dérange autant, ce n’est peut-être pas parce qu’elle est dangereuse, mais parce qu’elle est révélatrice. Elle met en lumière les incohérences, les frustrations, les attentes non satisfaites. Elle rappelle que la transition ne se mesure pas seulement aux discours, mais aussi à la capacité d’un pouvoir à accepter la contradiction.
Et visiblement, sur ce point, la tolérance est en rupture de stock.
Une “ref” qui restera
Le plus ironique dans cette affaire, c’est que la tentative de contenir la parole l’a rendue encore plus puissante. La phrase du micro-trottoir est désormais entrée dans le langage courant. Elle circule plus vite que n’importe quel communiqué officiel. « Votre pays est trop bizarre » est devenue une grille de lecture. Un miroir. Un avertissement.
Dans un pays où la liberté d’expression est inscrite dans la loi mais tolérée à géométrie variable, ce ne sont pas les citoyens qui “débloquent”, ce sont les principes qu’on débranche. Et comme dirait désormais tout Gabonais un peu lucide : « Si c’est pour arrêter ceux qui parlent, autant couper le micro. »








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