Tourisme : recensement national, formalisation nécessaire ou nouvelle pression administrative ?
Le Gouvernement a lancé une opération nationale de sensibilisation et de recensement des opérateurs touristiques, en vue de constituer un fichier digitalisé du secteur. Officiellement, il s’agit de structurer, professionnaliser et assainir l’activité. Mais sur le terrain, petits hôteliers, guides, restaurateurs et acteurs informels s’interrogent : la formalisation annoncée sera-t-elle un levier de développement ou un simple prélude à une pression fiscale accrue ?
Présentée comme une étape clé de la réforme du secteur touristique, l’opération nationale de recensement voulue par les autorités s’inscrit dans l’application de la loi n°034/2020 régissant le tourisme. L’objectif affiché est clair : identifier l’ensemble des opérateurs, régulariser les situations administratives et bâtir un secteur plus lisible, plus attractif et plus compétitif. Mais derrière le discours de structuration, les inquiétudes montent.
Un fichier digitalisé pour mieux gouverner le secteur
Au cœur du dispositif, la constitution d’un fichier national digitalisé des opérateurs touristiques. Hôtels, auberges, agences de voyages, guides indépendants, artisans du tourisme communautaire : tous sont appelés à se faire connaître de l’administration. Pour l’État, ce recensement doit permettre de disposer enfin de données fiables, condition indispensable à toute politique publique sérieuse.
Jusqu’ici, le secteur évoluait largement à l’aveugle : absence de statistiques consolidées, difficultés à cibler les aides, incapacité à mesurer l’impact réel du tourisme sur l’emploi et les recettes locales. Sur le papier, l’initiative répond donc à un vrai déficit de gouvernance.
Formalisation : levier de qualité ou choc pour les petits acteurs ?
La question centrale reste celle de la formalisation. Être recensé, c’est aussi entrer dans le radar administratif : immatriculation, autorisations, normes, obligations fiscales et sociales. Pour les grands établissements, déjà structurés, l’exercice est maîtrisé. Pour les petits opérateurs, souvent informels ou semi-formels, le pas est plus risqué.
Dans les zones rurales et les quartiers périphériques, de nombreux acteurs vivent d’un tourisme de proximité, sans capital important ni accompagnement juridique. Sans mesures d’appui claires, délais de grâce, accompagnement administratif, fiscalité adaptée, la formalisation pourrait se traduire par des fermetures, plutôt que par une montée en gamme.
Fiscalité : la crainte d’un recensement “piège”
C’est le non-dit qui alimente la méfiance. Beaucoup redoutent que le fichier digitalisé serve avant tout de base à un élargissement rapide de l’assiette fiscale, dans un contexte de tensions de trésorerie de l’État. Taxes locales, impôts, redevances : la régularisation administrative pourrait rapidement se transformer en choc fiscal pour un secteur encore fragile. Or, sans rentabilité suffisante, la pression fiscale risque d’asphyxier les plus petits acteurs, au lieu de les intégrer durablement dans l’économie formelle.
Pour autant, ignorer la question de la qualité serait une erreur. Hébergements non conformes, prestations inégales, absence de standards : ces faiblesses pénalisent l’image de la destination Gabon. La régulation peut donc être un outil de montée en gamme, à condition qu’elle soit progressive et accompagnée. La crédibilité touristique passe par des normes, mais aussi par l’investissement, la formation et l’accès au financement. Sans cela, le fichier digitalisé restera un instrument de contrôle, non de développement.
Entre structuration et pression : un test de méthode
L’opération de recensement touristique est révélatrice d’un dilemme plus large : réformer sans brutaliser. Si l’État choisit la pédagogie, l’accompagnement et une fiscalité adaptée, la formalisation peut devenir un levier de croissance et d’emplois. S’il privilégie la contrainte et la rapidité, elle risque de renforcer l’informalité qu’elle prétend combattre.
Dans un pays qui ambitionne de faire du tourisme un pilier de diversification économique, la méthode comptera autant que l’objectif. Le fichier digitalisé sera soit un outil de structuration intelligente, soit le symbole d’une pression administrative de plus. Le terrain, lui, attend des actes cohérents.









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