Suspension des réseaux sociaux : un choc institutionnel aux effets financiers immédiats

La décision de la Haute autorité de la communication (HAC) de suspendre l’accès aux réseaux sociaux, jusqu’à nouvel ordre, ne doit pas être analysée uniquement sous l’angle politique ou sociétal. Elle constitue également un événement économique dont les effets financiers sont observables à très court terme, en particulier pour les entreprises dont l’activité repose sur l’écosystème digital.
Dans une économie où les plateformes numériques sont devenues des supports structurants de l’activité entrepreneuriale, leur interruption brutale soulève une question fondamentale : sommes-nous face à un simple aléa réglementaire, ou à une nouvelle catégorie de choc institutionnelle ?
Réseau social : canal opérationnel ou stratégique ?
Il convient d’abord de préciser la nature économique du réseau social.
Un canal est opérationnel lorsqu’il relève de l’exécution, c’est-à-dire qu’il constitue un outil parmi d’autres mobilisables dans la chaîne de valeur. En revanche, il devient stratégique lorsqu’il conditionne structurellement le modèle économique, l’avantage concurrentiel ou la génération principale des flux financiers.
Pour certaines entreprises traditionnelles, les réseaux sociaux peuvent rester un outil de communication complémentaire. En revanche, pour les entreprises dites « social- first »(agences digitales, community managers, créateurs de contenus, e-commerce social, influence marke4ng) les plateformes cons4tuent, entre autres, une infrastructure commerciale, un canal principal d’acquisi4on client, un vecteur de réputa4on, un support de preuve sociale, et parfois la source quasi exclusive de chiffre d’affaires.
Dans cette configuration, le réseau social dépasse la simple dimension opérationnelle et acquiert une fonction quasi stratégique. Son interruption ne correspond donc pas à la perte d’un outil secondaire, mais à la désactivation d’un élément structurant du modèle d’affaires.
Clarification : qu’entendre par choc hors-marché ?
La notion de choc hors-marché mérite d’être précisément située. Dans la dis4nc4on proposée par Baron (1995), l’entreprise évolue dans deux arènes : l’arène marchande (prix, concurrence, offre, demande) et l’arène non marchande (ins4tu4ons, régula4ons, décisions publiques).
Un choc hors-marché correspond à une modification soudaine des règles institutionnelles qui altère les conditions d’échange sans provenir du mécanisme concurrentiel lui-même. Il ne s’agit ni d’un choc de demande, ni d’un choc d’offre, ni d’un choc concurrentiel. La demande existe toujours, les produits existent, les consommateurs existent. Ce qui est modifié, ce sont les conditions institutionnelles d’accès à l’infrastructure d’échange.
Dans le cas présent, la suspension ne procède pas d’une évolution du marché ; elle résulte d’une décision réglementaire exogène. Elle constitue donc un choc institutionnel affectant l’environnement dans lequel les transactions s’inscrivent.
Une transmission instantanée vers la sphère financière
Les chocs hors-marché ont toujours affecté la sphère marchande. Une réforme fiscale modifie la rentabilité ; une réforme juridique influence les coûts de conformité. Toutefois, ces effets sont souvent différés ou progressifs.
La spécificité de la suspension des réseaux sociaux réside dans la quasi-instantanéité de la transmission. Là où un changement fiscal se diffuse progressivement dans les comptes d’exploitation, la désactivation d’une plateforme numérique peut interrompre immédiatement la génération de prospects, les transactions en ligne, les campagnes publicitaires, les flux de commandes. Pour les entreprises directement dépendantes de ces plateformes, la transmission est quasi immédiate : les flux s’arrêtent avant même que l’entreprise puisse s’adapter.
Cette situation conduit à envisager une catégorie conceptuelle plus précise: celle de « choc institutionnel à transmission instantanée ». Cette forme de choc serait propre aux environnements numériques, caractérisés par une forte intermédiaion technologique et une dépendance structurelle à certaines infrastructures.
Impact financier : flux, trésorerie et valeur
L’effet économique s’observe à plusieurs niveaux. À court terme, la contraction du chiffre d’affaires affecte immédiatement les flux de trésorerie entrants. Les charges fixes, quant à elles, demeurent exigibles. Cette asymétrie crée une pression sur la trésorerie et peut dégrader l’équilibre financier de court terme. Le besoin en fonds de roulement peut également se tendre : ralentissement des encaissements, augmentation relative des stocks pour certaines activités, maintien des engagements fournisseurs.
Au-delà de la trésorerie, la valeur de l’entreprise est affectée. En finance, la valeur correspond à la somme actualisée des flux futurs attendus. Si les flux diminuent à court terme et que l’incertitude institutionnelle augmente, le risque perçu par les investisseurs et partenaires financiers s’élèvent. Moins de flux anticipés et davantage d’incertitudes conduisent mécaniquement à une contraction de la valeur économique.
Illustration microéconomique d’un choc institutionnel à transmission instantanée
Il est possible d’illustrer l’effet de cette suspension à l’aide d’un raisonnement financier élémentaire. Supposons qu’une entreprise digitale réalise un chiffre d’affaires quotidien moyen de 1,5 million de FCFA, avec une marge opérationnelle de 35 %. Si la suspension entraîne une perte de 60 % du chiffre d’affaires sur une période de dix jours, la perte quotidienne de chiffre d’affaires s’élève à 900 000 FCFA. La marge perdue par jour correspond alors à 315 000 FCFA. Sur dix jours, la perte de marge opérationnelle a atteint environ 3,15 millions de FCFA.
Dans le même temps, si les charges fixes quotidiennes s’élèvent à 300 000 FCFA, celles-ci représentent 3 millions de FCFA sur la période. La pression totale exercée sur la trésorerie peut ainsi dépasser 6 millions de FCFA en dix jours, sans même intégrer les éventuels retards de paiement des clients ou les surcoûts organisationnels liés à la recherche de canaux alternatifs.
Cette simulation montre que l’effet financier n’est pas progressif mais immédiat. Les flux se contractent dès la suspension, tandis que les charges demeurent constantes. Cette asymétrie explique pourquoi la transmission du choc vers la trésorerie est quasi instantanée, contrairement à d’autres chocs institutionnels dont l’impact se diffuse progressivement.
Au-delà de la tension immédiate sur la trésorerie, la contraction des flux modifie la valeur économique de l’entreprise. En finance, celle-ci correspond à la somme actualisée des flux futurs attendus. Or la suspension agit simultanément sur deux déterminants fondamentaux : elle réduit les flux anticipés et accroît l’incertitude institutionnelle, donc le taux d’actualisation. La valeur se trouve ainsi affectée par un double mécanisme. Même temporaire, une interruption d’infrastructure numérique peut produire une contraction immédiate de la valeur perçue de l’entreprise.
Vers une évolution des modes de régulation ?
Cette analyse soulève une interrogation plus large : si certaines plateformes numériques ont acquis une fonction économique quasi infrastructurelle, les modes de régulation ne doivent- ils pas évoluer ? Les réseaux sociaux ne sont plus uniquement des espaces d’expression ; ils sont devenus des supports de transactions, de publicité, de distribution et de création de valeur. Leur régulation ne peut donc être pensée exclusivement sous l’angle social ou sécuritaire. Elle doit intégrer leur dimension économique systémique.
La difficulté consiste à articuler deux exigences :
– la protection de l’ordre public et de la cohésion sociale ;
– la préservation de la stabilité économique et financière des acteurs dépendants de ces infrastructures.
Dans un environnement numérique, la régulation produit des effets simultanément sociaux et économiques. Ignorer cette double dimension expose à sous-estimer les conséquences financières immédiates des décisions institutionnelles. À mesure que l’économie devient intermédiée par des infrastructures numériques, la frontière entre arène non marchande et sphère marchande tend à se contracter.
Conclusion
La suspension des réseaux sociaux ne constitue pas seulement un événement institutionnel ; elle révèle la profondeur de l’intégration des infrastructures numériques dans les mécanismes de création de valeur.
Elle peut être analysée comme un choc institutionnel exogène, dont la particularité réside dans la rapidité de transmission vers la sphère financière. Pour certaines entreprises, la plateforme n’est pas un simple outil opérationnel, mais un levier stratégique structurant leur modèle d’affaires.
Toute perturbation d’un canal stratégique de génération de flux futurs affecte instantanément la valeur de l’entreprise. À l’ère numérique, cette instantanéité invite à repenser les catégories analytiques des chocs hors-marché et à adapter les modes de régulation à la double nature, sociale et économique, des plateformes numériques. Dans l’économie numérique, une décision institutionnelle peut produire un effet financier plus rapide qu’un choc concurrentiel. Cette réalité appelle une relecture des catégories analytiques traditionnelles et une régulation consciente de la dimension systémique des plateformes.
ONKASSA EDHOUBA BICKOUYA









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