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Poulet chair : le pari de 2027 tiendra-t-il face aux limites de la production nationale ?

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Fixée à l’horizon 2027, l’interdiction d’importation du poulet de chair est présentée par le Gouvernement comme un levier de souveraineté alimentaire et de relance agricole. Mais à moins d’un an de l’échéance, la question centrale demeure : les capacités nationales permettront-elles d’éviter une pénurie, une flambée des prix et une dépendance déguisée aux importations d’intrants ?


Actée au plus haut niveau de l’État, l’interdiction d’importation du poulet de chair à compter de 2027 s’impose comme l’une des réformes économiques les plus sensibles de la transition. Portée politiquement par le président Brice Clotaire Oligui Nguema et pilotée opérationnellement par le Gouvernement sous la coordination du vice-président Hermann Immongault, la mesure engage bien plus qu’un simple arbitrage commercial. Elle interroge la capacité réelle du Gabon à produire, transformer et distribuer un aliment de base consommé quotidiennement par des milliers de ménages.

Un calendrier politique serré face à une réalité productive limitée

Sur le papier, l’échéance de 2027 laisse peu de marge à l’improvisation. Or, à ce stade, la production nationale reste structurellement insuffisante pour couvrir la demande intérieure. Les producteurs locaux, majoritairement positionnés sur des marchés de niche, peinent encore à changer d’échelle, faute d’infrastructures, de financement et de sécurisation des intrants.

La question n’est donc plus de savoir si l’interdiction est souhaitable, mais si elle est techniquement soutenable dans les délais annoncés. Sans accélération drastique des investissements productifs, le risque d’un choc sur l’offre demeure réel.

Intrants : une souveraineté encore dépendante de l’extérieur

Au cœur de l’équation figure le coût de l’aliment pour volaille. Les besoins annuels sont estimés à environ 70 000 tonnes de maïs et de soja. Or, la production locale de ces cultures reste largement inférieure à ce seuil, obligeant l’État à envisager une solution hybride mêlant production nationale et importations ciblées.

Cette dépendance pose une contradiction de fond : peut-on parler de souveraineté alimentaire lorsque la chaîne de production repose encore sur des intrants importés, soumis aux fluctuations des marchés internationaux et aux contraintes logistiques ?

Abattage, chaîne du froid et normes sanitaires : les maillons faibles

Autre point critique, la transformation. Les capacités d’abattage actuelles sont insuffisantes pour absorber les volumes projetés à l’échelle nationale. À cela s’ajoute la faiblesse de la chaîne du froid, essentielle pour garantir la qualité sanitaire des produits et éviter les pertes post-abattage.

Sur le plan sanitaire, si le Gouvernement annonce la réhabilitation progressive des laboratoires de contrôle et le renforcement de la surveillance des maladies aviaires, ces chantiers restent encore à consolider. Sans un dispositif robuste de contrôle et de certification, l’interdiction d’importation pourrait paradoxalement fragiliser la sécurité alimentaire des consommateurs.

Financement : État et BAD au pied du mur

La réussite de la réforme repose enfin sur la mobilisation de financements conséquents. L’État, confronté à des tensions de trésorerie reconnues, ne pourra porter seul l’effort. Le recours à des partenaires techniques et financiers, notamment la Banque africaine de developpement, apparaît incontournable pour structurer durablement la filière, financer les infrastructures et accompagner les producteurs.

Mais là encore, le temps presse. Sans engagements financiers clairs et rapidement mobilisables, le calendrier de 2027 risque de se heurter à une réalité budgétaire contraignante.

Une réforme crédible à condition d’un changement de rythme

L’interdiction d’importation du poulet de chair peut constituer un tournant stratégique pour l’agriculture gabonaise. À condition toutefois que la souveraineté alimentaire ne reste pas un slogan politique, mais se traduise par une accélération concrète des investissements, une coordination interministérielle rigoureuse et un pilotage fondé sur des indicateurs mesurables.

À défaut, le pays s’exposerait à un scénario à haut risque : pénurie, hausse des prix et contournement informel de l’interdiction. À un an de l’échéance, le compte à rebours est lancé, et le temps de l’exécution a définitivement remplacé celui des annonces.

Henriette Lembet

Journaliste Le temps est une donnée fatale à laquelle rien ne résiste...

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