Paiements digitaux : l’État accélère la dématérialisation de ses recettes, les usagers suivront-ils ?
Le Conseil des ministres a acté l’encadrement juridique des paiements digitaux et la migration progressive des recettes publiques vers des plateformes dématérialisées. Objectif affiché : sécuriser les flux, lutter contre la fraude et moderniser l’administration. Mais sur le terrain, inclusion financière incomplète, couverture réseau inégale et défi de confiance interrogent la capacité réelle des usagers à suivre le rythme imposé par l’État.
L’État gabonais veut tourner la page du paiement en espèces dans ses administrations. Impôts, taxes, redevances, frais administratifs : tout ou presque est appelé à basculer vers le numérique. Le projet d’ordonnance sur les paiements digitaux, adopté en Conseil des ministres, vise à combler un vide juridique et à aligner le pays sur les standards communautaires de la CEMAC.
Sur le papier, la réforme coche toutes les cases : traçabilité des recettes, réduction des détournements, simplification des démarches et amélioration de la performance budgétaire. Dans les faits, la question centrale demeure : les usagers — particuliers comme entreprises — sont-ils prêts à ce basculement accéléré ?
Inclusion financière : le maillon faible
Premier écueil, l’inclusion financière. Une part significative de la population reste non bancarisée ou dépendante du cash. Mobile money, cartes bancaires, portefeuilles électroniques : ces outils progressent, mais leur usage reste inégal selon les zones et les catégories sociales.
Dans les quartiers périphériques de Libreville comme à l’intérieur du pays, payer un acte administratif en ligne suppose un téléphone fonctionnel, une connexion stable et un minimum de maîtrise numérique. Autant de prérequis encore loin d’être universels. Sans dispositifs d’accompagnement clairs, le risque est réel de créer une administration plus moderne… mais moins accessible.
Interopérabilité et fiabilité des plateformes
Autre enjeu majeur : l’interopérabilité. L’État veut des solutions capables de dialoguer avec les systèmes régionaux et internationaux, mais aussi entre elles. Or, l’expérience passée a montré la fragmentation des plateformes publiques, souvent incapables de communiquer ou sujettes à des pannes récurrentes.
La promesse de paiements digitaux sécurisés ne tiendra que si les systèmes sont robustes, interconnectés et auditables. À défaut, les usagers pourraient se retrouver face à des prélèvements non tracés, des doublons ou des blocages administratifs sans recours rapide.
Fraudes et coûts cachés
La dématérialisation est présentée comme un rempart contre la fraude. Elle peut l’être, à condition que les contrôles suivent. Cybercriminalité, usurpation d’identité, détournement de données : le risque se déplace, sans disparaître.
À cela s’ajoutent les coûts indirects pour les usagers. Commissions sur transactions, frais de service, dépendance à des opérateurs privés : qui paiera la modernisation ? Sans régulation stricte, la digitalisation des paiements pourrait renchérir l’accès aux services publics, en contradiction avec l’objectif affiché d’inclusion.
Couverture réseau : une réalité à géométrie variable
La réforme suppose une couverture réseau fiable sur l’ensemble du territoire. Or, hors des grands centres urbains, les coupures restent fréquentes. Dématérialiser les paiements sans garantir l’accès au réseau, c’est exposer les citoyens à des situations absurdes : obligations de paiement numérique… sans connexion pour payer. La volonté de l’État est claire : reprendre le contrôle de ses recettes, sécuriser les flux et s’inscrire dans une gouvernance financière moderne. Mais la réussite des paiements digitaux ne se décrète pas par ordonnance.
Elle exige une pédagogie massive, des solutions hybrides transitoires, une protection forte des usagers et un investissement réel dans les infrastructures numériques. À défaut, la dématérialisation risque de devenir un filtre social de plus, excluant ceux qu’elle prétend servir. Moderniser, oui. Exclure, non. La crédibilité de la réforme des paiements digitaux se jouera moins dans les textes que dans la capacité de l’État à embarquer, réellement, l’ensemble des usagers.









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