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Manganèse : 2029, la fin du brut… mais quelle stratégie industrielle d’ici là ?

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Annoncée comme un tournant majeur, l’interdiction d’exporter le manganèse brut à partir de 2029 engage le Gabon sur la voie de la transformation locale. Mais à quatre ans de l’échéance, une question centrale demeure : le pays dispose-t-il d’une stratégie industrielle cohérente et opérationnelle pour transformer cette décision politique en création de valeur, d’emplois et de recettes durables ?

Actée au sommet de l’État, la fin programmée des exportations de manganèse brut en 2029 s’inscrit dans la volonté du président Brice Clotaire Oligui Nguema de rompre avec le modèle extractif hérité et de faire émerger une économie de transformation. Le signal est fort. Mais au-delà de l’annonce, l’industrialisation du manganèse pose une série de défis structurels qui ne peuvent être différés.

Transformer localement : un saut industriel exigeant

La transformation du manganèse ne se limite pas à l’implantation d’unités de concassage. Elle suppose des capacités de traitement métallurgique lourdes – ferromanganèse, silicomanganèse – nécessitant des investissements massifs, des compétences techniques rares et une intégration industrielle rigoureuse. À ce stade, le tissu industriel national demeure embryonnaire, avec une dépendance persistante aux exportations de minerai brut à faible valeur ajoutée. Sans feuille de route claire sur les segments visés, les volumes à transformer localement et les partenariats industriels recherchés, l’échéance de 2029 risque de se heurter à une préparation incomplète.

Aucune transformation du manganèse n’est viable sans une énergie abondante, stable et compétitive. Or, les besoins énergétiques des fours métallurgiques sont considérables. La question n’est donc pas seulement celle de l’accès à l’électricité, mais de son coût et de sa fiabilité à long terme. À défaut d’un plan énergétique dédié – combinant barrages, gaz, voire solaire industriel – l’industrialisation du manganèse pourrait rester théorique. L’énergie constitue aujourd’hui le principal facteur de crédibilité ou d’échec de la stratégie.

Infrastructures et zones industrielles : le temps presse

Ports, routes, rail, zones industrielles aménagées : la chaîne logistique conditionne la compétitivité du produit transformé. Si des zones comme Nkok ont posé les bases d’une industrialisation localisée, leur capacité à accueillir des complexes métallurgiques reste à renforcer, notamment en matière de raccordement énergétique, d’accès à l’eau industrielle et de gestion environnementale. Le compte à rebours est engagé. Chaque année perdue réduit la marge de manœuvre avant 2029.

L’État devra arbitrer entre incitations fiscales attractives pour capter les investisseurs et sécurisation des recettes publiques. Une fiscalité trop lourde découragerait l’implantation industrielle ; trop généreuse, elle viderait la réforme de son intérêt budgétaire. La stabilité réglementaire et la lisibilité des règles seront déterminantes pour convaincre les opérateurs de s’engager sur le long terme.

La transformation locale du manganèse est porteuse d’emplois qualifiés, directs et indirects. Mais encore faut-il anticiper la formation des ressources humaines, adapter les curricula techniques et éviter que les postes clés ne soient captés exclusivement par une expertise importée. Sans politique active de montée en compétences nationales, l’industrialisation pourrait créer de la valeur sans véritable impact social.

2029, une date butoir plus qu’un slogan

La fin du manganèse brut en 2029 peut constituer un tournant historique pour l’économie gabonaise. À condition qu’elle s’accompagne, dès maintenant, d’une stratégie industrielle détaillée, chiffrée et pilotée avec rigueur : énergie dédiée, infrastructures adaptées, fiscalité incitative mais maîtrisée, zones industrielles fonctionnelles et capital humain préparé.

À défaut, l’interdiction risquerait de se transformer en contrainte brutale pour le secteur minier, sans retombées industrielles à la hauteur des ambitions affichées. L’horloge tourne, et l’industrialisation ne se décrète pas : elle se construit.

Henriette Lembet

Journaliste Le temps est une donnée fatale à laquelle rien ne résiste...

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