Le futur Programme avec le Fonds Monétaire International : une opportunité de refondation économique pour le Gabon
La perspective d’un nouveau programme avec le FMI suscite une méfiance profonde au Gabon tant elle renvoie à l’expérience des années 1980 et 1990, marquée par des politiques d’austérité, des coupes budgétaires brutales, des privatisations, une dévaluation, une montée du chômage et un sentiment de perte de souveraineté.
Pourtant, dans le contexte économique actuel, le statut quo n’est pas acceptable compte tenu des vulnérabilités structurelles de l’économie gabonaise. En effet, le diagnostic posé par le Gouverneur de la Banque des Etats de l’Afrique Centrale (BEAC), le Président de la Commission de la Communauté Economique et Monétaire d’Afrique Centrale (CEMAC) et l’Administrateur du Groupe Afrique III au Fonds Monétaire International (FMI), à l’occasion de la session extraordinaire de la Conférence des Chefs d’Etat de la CEMAC le 22 janvier 2026, est sans équivoque : le contexte macroéconomique et les perspectives des économies de la CEMAC nécessitent des mesures urgentes et vigoureuses.
La question n’est donc plus de savoir s’il faut s’ajuster, mais comment cet ajustement peut devenir un levier de refondation économique pour le Gabon, à la lumière des expériences passées ?
Pour répondre à cette question, la présente Tribune se propose tout d’abord d’identifier les vulnérabilités de l’économie gabonaise. Elle suggère ensuite des réformes conciliables avec un programme du FMI en vue de refonder de l’économie gabonaise.
I-Les vulnérabilités de l’économie gabonaise
L’économie gabonaise post-transition présente au moins deux principales vulnérabilités qui constituent des obstacles majeurs à la prospérité du pays : la faible diversification de la base productive, d’une part, la trajectoire non soutenable des finances publiques, d’autre part.
11-La faible diversification de la base productive
L’économie gabonaise est encore largement dominée par l’exploitation des ressources naturelles : le pétrole représente à environ 38,5% à 50 % du PIB selon les fluctuations des cours. Le manganèse contribue à hauteur de 6% du PIB et le bois à hauteur de 4 %. Les trois produits soutiennent l’essentiel des exportations du pays, soit 97 %.
A cela, s’ajoutent des déséquilibres profonds : une base productive étroite, une faible diversification industrielle, un secteur privé dominé par quelques grandes entreprises aux activités peu diversifiés et des TPE/PME structurellement faibles sur les plans technique, commercial et financier.
Il en résulte une économie désarticulée, exposée aux chocs externes, peu résiliente et porteuse d’une croissance forte et inclusive à long terme.
12-La trajectoire des finances publiques non soutenable
La trajectoire des finances publiques du Gabon est particulièrement préoccupante puisque l’encours de la dette publique a atteint, selon les données de la Direction Générale de la Dette, 8.606,3 milliards de FCFA fin octobre 2025 contre 7.113,165 milliards à fin décembre 2024, soit une hausse de 1473 milliards CFA (+20,657 %) en moins d’un an. Cette évolution est imputable à une indiscipline budgétaire caractérisée par un déficit de l’ordre 5,2 % du PIB en 2025 (largement au-dessus de la norme communautaire) du fait d’un niveau de dépenses de plus en plus élevé alors que les recettes ne suivent pas à cause des difficultés persistantes de mobilisation des recettes publiques, liée notamment à des exonérations fiscales excessives, à l’ampleur du secteur informel et à l’inefficience de l’administration fiscale. Ainsi, le besoin de financement du Gabon, qui inclut notamment le déficit budgétaire et le remboursement de la dette, est estimé à 3.213,3 milliards CFA.
La trajectoire actuelle des finances publiques gabonaises induit trois conséquences graves : i°) une spirale au surendettement susceptible de conduire à la cessation de paiement en cas de non respect des échéances de remboursement ; ii°)une forte pression à la baisse sur les réserves de change, au travers des canaux des importations liées à la hausse des dépenses publiques et du paiement du service de la dette extérieure ; iii°) une surexposition du système bancaire au risque souverain dans la mesure où le Gabon, à l’instar des autres Etats de la CEMAC, s’endette en émettant des titres publics pour couvrir ses besoins de ses besoins de financement.
Ces vulnérabilités justifient la mise en œuvre de réformes ambitieuses et néanmoins conciliables avec un programme du FMI dans le but de refonder durablement l’économie gabonaise.
2-Les réformes conciliables avec un programme du FMI pour une refondation de l’économie gabonaise
Les réformes envisagées concernent, d’une part, la mutation du rôle de l’Etat et, d’autre part, la refondation du capitalisme national.
21- La mutation du rôle de l’Etat
Sur le plan macroéconomique, la restauration des équilibres budgétaires et la rationalisation des dépenses publiques constituent des impératifs pour ancrer durablement les anticipations des agents et restaurer la crédibilité de l’Etat gabonais. Toutefois, l’enjeu au Gabon ne se limite pas à la réduction des déficits ou au respect des critères de convergence. Il s’agit avant tout de concilier discipline budgétaire à court et moyen terme et, trajectoire de croissance auto entretenu à long terme. Cette cohérence intertemporelle est possible en réallouant les marges de manœuvre disponibles vers des usages productifs plus efficaces. Toutes les dépenses n’ont pas nécessairement la même résonance. Raison pour laquelle, un ajustement intelligent permet de préserver — voire renforcer — les « petits pas déjà réalisés », et d’accentuer la transformation du système productif en misant sur les Investissements Directs Nationaux, sur l’éducation à tous les niveaux, la santé, les dépenses sociales ciblées et les infrastructures critiques, plutôt que procéder à des coupes uniformes aux effets récessifs. Une telle approche permet d’éviter de retomber dans un cycle récurrent où les réformes structurelles sont abandonnées dès que la situation conjoncturelle s’améliore.
Plus fondamentalement, l’ajustement peut être une occasion de repositionner stratégiquement l’État gabonais dans le système économique. Ni État-providence financé par la rente, ni État minimal contraint par l’austérité, ni Etat incapable « d’user et d’abuser » de ses universitaires, mais un État stratège, capable de transposer en actions opérationnelles les savoirs et savoir-faire de son capital humain, pour orienter la transformation structurelle, réguler efficacement les marchés et corriger les défaillances institutionnelles et réglementaires. Cela suppose une confiance plus forte à la valeur ajoutée éducative, une gouvernance plus vertueuse de tous les véhicules publics, une fiscalité de développement et une lutte crédible contre les inefficiences, les gaspillages et la corruption. Il nous faut donc collectivement faire le saut qualitatif vers un Etat prévoyant et investisseur.
Enfin, au Gabon plus qu’ailleurs, la réussite de l’ajustement dépendra de son appropriation nationale. Un programme perçu comme imposé de l’extérieur, sans débat public ni pédagogie économique, est voué à l’échec. À l’inverse, un ajustement inscrit dans une vision de long terme, assumé politiquement et accompagné de mécanismes de protection ciblée des populations vulnérables, restaure la confiance et la crédibilité de l’action publique.
22-La refondation du capitalisme national
Dans ce contexte, l’ajustement peut être compris non comme une sanction, mais comme un moment de vérité économique et de courage pour mettre le système productif gabonais sur les bons rails, de manière à répondre aux besoins sociaux économiques du pays tout en s’intégrant dans les chaines de valeurs internationales.
L’un des enseignements majeurs des programmes d’ajustement passés est que la stabilisation macroéconomique ne suffit pas à elle seule pour transformer l’économie. Le Gabon en offre une illustration claire car, malgré des périodes de stabilité retrouvée voire de surplus pétrolier, la création de valeur est restée concentrée, l’emploi formel dans le secteur privé insuffisant pour prendre le relais sur l’essoufflement des recrutements dans la fonction publique, et surtout, un capitalisme national pressé par la mal gouvernance publique, la corruption et la déloyauté de ses acteurs.
Une véritable refondation suppose de placer le secteur productif national au cœur de l’ajustement, en particulier les TPE/PME, qui constituent un maillon essentiel mais délaissé par les politiques publiques pour sa mise à niveau. Cela implique également de repenser les mécanismes de financement. En effet, le problème central n’est pas uniquement le rationnement du crédit, mais chez les TPE/PME, une perception excessive du risque par les créanciers, qui conduit à les exclure du financement bancaire et même des microfinances. De ce fait, sans mécanismes combinant, financement patient, accompagnement structuré et conditionnalité productive, le programme d’ajustement risque d’améliorer les comptes publics sans stimuler l’investissement productif.
En définitive, l’ajustement n’est pas une fin en soi. Mais dans le contexte gabonais actuel, il doit devenir un point de départ pour quitter l’ancien monde, d’une économie dépendante de la rente, moins productive, moins inclusive et moins résiliente. Il permet au Gabon de rentrer dans le « nouveau monde économique », dans lequel l’extraction de toute matière première sert d’abord à répondre aux besoins économiques et sociaux endogènes, assurant plus d’inclusivité et de résilience, ouverte sur toutes les chaines de valeurs économiques nationales et internationales. Refuser cette opportunité par peur du passé serait une erreur. La vraie responsabilité collective consiste à transformer l’ajustement en une occasion réussie pour refonder l’économie.
- Jean Jacques Tony EKOMIE, Professeur titulaire en sciences économiques, Université OMAR BONGO ;
- Hervé NDOUME ESSINGONE, Professeur titulaire en science de gestion, Institut National des Sciences de Gestion ;
- Jean Sylvain NDO NDONG, Maitre de conférences en sciences économiques, Université OMAR BONGO ;
- ASSOUMOU ONDO, Maitre de conférences agrégé en sciences économiques, Université OMAR BONGO.









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