Gabon : Le défi de la transformation structurelle face à la dépendance rentière
Le Gabon présente un paradoxe économique persistant depuis des décennies. Classé parmi les pays à revenu intermédiaire de la tranche supérieure, avec un PIB par habitant avoisinant 8 500 USD (est. 2025), le pays dispose d’atouts considérables : d’immenses ressources forestières, d’importantes réserves de pétrole et de manganèse, et une stabilité politique relative. Pourtant, son économie demeure structurellement vulnérable, incapable de générer une croissance soutenue et largement tributaire des cours mondiaux des hydrocarbures. Aujourd’hui, sous la présidence de Brice Clotaire OLIGUI NGUEMA, une feuille de route ambitieuse cherche à rompre avec ce modèle rentier. La Loi de finances 2026 constituera le premier test budgétaire majeur de cette nouvelle orientation.
Les faits stylisés d’une économie piégée
La trajectoire économique du Gabon est marquée par une dépendance chronique aux ressources extractives. Depuis la découverte du pétrole, ce secteur a dominé l’activité, représentant historiquement jusqu’à 45 % du PIB, 75 % des exportations et 55 % des recettes budgétaires (2024). Cette domination a engendré un « syndrome hollandais » prononcé : une monnaie surévaluée (le Franc CFA) qui asphyxie les secteurs productifs non pétroliers, une dépendance massive aux importations (notamment alimentaires, à hauteur de 65 %) et une volatilité économique accrue liée aux chocs pétroliers.
Les tentatives de diversification, telles que le Plan Stratégique Gabon Émergent (PSGE) lancé en 2010, ont produit des résultats mitigés. Bien que des zones économiques spéciales et des unités de transformation aient été créées, leur impact sur la structure économique globale reste limité. La croissance post-2014 est demeurée atone, oscillant entre 1,5 % et 3,5 % en moyenne, insuffisante pour hisser le pays au rang d’économie émergente.
Des contraintes structurelles profondes
Au-delà de la malédiction des ressources, le Gabon se heurte à des goulots d’étranglement infrastructurels critiques. Son tissu industriel est atrophié, et ses infrastructures essentielles – énergie, transports, numérique – accusent des déficits massifs qui entravent toute diversification. Seulement 15 % du réseau routier est bitumé, isolant les bassins de production agricole et forestière. Le coût et la fiabilité de l’énergie électrique, encore largement thermique, restent prohibitifs pour l’industrie. La fracture numérique limite l’innovation et l’accès aux marchés pour les PME.
Ces déficits agissent comme une taxe implicite sur la compétitivité des activités non rentières. Ils renforcent la dépendance aux importations et étouffent l’émergence de champions industriels locaux. Ces contraintes sont exacerbées par des faiblesses humaines et institutionnelles : un capital humain sous-optimal, un environnement des affaires peu favorable (bureaucratie lourde, accès au crédit difficile pour les Très Petites Entreprises/Petites et Moyennes Entreprises), et un secteur privé local atrophié. Le pays est confronté à des dilemmes de développement permanents : consommer les rentes pour assurer la paix sociale immédiate ou investir dans des capacités productives futures ; concentrer les efforts sur le littoral ou désenclaver l’intérieur ; perpétuer l’exploitation de matières premières brutes ou opérer une diversification risquée mais génératrice de valeur ajoutée et d’emplois.
La nouvelle feuille de route : le Plan d’Action Gouvernemental 2025–2032
La réponse apportée par les autorités actuelles, sous l’impulsion du Président OLIGUI NGUEMA, se veut radicale, ambitieuse et opérationnelle. Elle est structurée par le Plan d’Action Gouvernemental (PAG) 2025–2032, une feuille de route budgétisée visant une transformation structurelle à long terme.
Conçu pour être exécuté sur sept ans, le PAG articule l’intervention publique autour de six piliers. La répartition budgétaire reflète une hiérarchisation claire des priorités : les Infrastructures et la Connectivité (Pilier 3) absorbent environ 40 % des ressources, suivies par l’Eau et l’Énergie (Pilier 1) avec un peu moins de 20 %. Cette allocation massive confirme la priorité absolue accordée à un « Big Push » infrastructurel, identifié comme condition sine qua non pour réduire les coûts de transaction et restaurer la compétitivité des secteurs productifs.
Les objectifs du PAG visent à lever les contraintes structurelles qui entravent le développement du Gabon. Il ambitionne notamment d’éliminer les délestages d’ici 2028, de garantir l’accès à l’électricité pour 90 % de la population et à l’eau potable pour 95 % d’ici 2032. Le plan prévoit également de bitumer 3 000 km de routes et d’assurer une connectivité interprovinciale à 100 %. En parallèle, il entend accroître la transformation locale du bois et des ressources minières, avec pour objectif la création de 15 000 emplois industriels qualifiés.
Cette approche est complétée par un pilier dédié au Capital Humain et à l’Emploi, visant la formation de 10 000 techniciens et 5 000 entrepreneurs, ainsi que par un pilier Gouvernance axé sur la digitalisation des services et la modernisation institutionnelle.
La Loi de finances 2026 : pierre de touche de la crédibilité
C’est dans ce contexte que la Loi de finances 2026 revêt une importance capitale. Elle sera la première à traduire concrètement, dans l’enveloppe budgétaire annuelle, les engagements pluriannuels du PAG. Sa crédibilité reposera sur plusieurs critères clés :
- L’alignement stratégique : La répartition des crédits doit refléter sans ambiguïté la priorité accordée aux infrastructures (travaux publics, énergie, numérique) et aux moteurs de la diversification (agriculture, industrie de transformation). Tout écart significatif par rapport aux proportions budgétaires du PAG serait perçu comme un signe de fragilité.
- L’innovation financière et la mobilisation des ressources : Face à des besoins de financement colossaux, le budget de l’État ne peut tout porter seul. La LF 2026 doit acter et faciliter les mécanismes de financement alternatifs privilégiés par le PAG : Partenariats Public-Privé (PPP), mobilisation accrue des ressources internes et recours à des financements extérieurs concessionnels et innovants.
- La rigueur et la transparence budgétaires : Pour rompre avec la logique de « consommation de rente », le budget doit afficher une discipline stricte, avec une augmentation significative de la part des dépenses d’investissement productif. Une transparence accrue sur l’exécution des projets, via les plateformes de suivi en temps réel (SIGFIP), est essentielle pour restaurer la confiance et préserver le consentement à l’impôt.
- Le pilotage par la performance : La LF 2026 intègre les nouveaux mécanismes de suivi-évaluation du PAG, avec des indicateurs de résultats clairs pour chaque programme. Les ministères de coordination transversale (Économie et Finances, Planification) joueront un rôle crucial pour assurer l’alignement et piloter la performance, avec des revues à mi-parcours prévues en 2028.
Si la trajectoire est logique sur le papier, sa réalisation se heurte à des défis de taille. Le premier est financier : mobiliser d’importantes ressources financières en sept ans dans un contexte de dette publique élevée (75 % du PIB en 2025) et de volatilité des cours du pétrole. Le PAG compte massivement sur les PPP et les financements extérieurs, une stratégie exposant le pays aux aléas des marchés et de la diplomatie économique et financière. Le deuxième défi est celui de la capacité d’absorption et de la gouvernance. L’administration gabonaise, historiquement marquée par le népotisme, pourra-t-elle piloter simultanément des centaines de projets complexes, éviter les dérives de corruption et respecter des délais serrés ? Le PAG prévoit un système de suivi-évaluation rigoureux, mais son efficacité reste à démontrer. Enfin, le défi de la stabilité politique et sociale plane sur l’entreprise. Le PAG court jusqu’en 2032, au-delà du mandat actuel. Son succès nécessite une discipline budgétaire et une continuité politique devant résister aux pressions des dépenses courantes, dans un pays où environ 20 % de la population vit encore sous le seuil de pauvreté.
Conclusion : Une fenêtre d’opportunité à saisir
Le Gabon dispose aujourd’hui d’un plan de transformation structurelle (PAG 2025–2032) qui identifie correctement les freins au développement et propose une séquence d’actions logique et budgétisée : construire d’abord les fondations (infrastructures) et investir dans le capital humain, pour ensuite développer les secteurs productifs.
La pertinence de cette feuille de route réside dans son approche intégrée, son ancrage dans des objectifs quantifiés et la mise en place d’une architecture de pilotage renforcée. Cependant, entre le plan et sa réalisation, se pose la question cruciale de l’exécution. Les défis sont immenses : mobilisation des financements, capacité d’absorption de l’administration, et maintien d’une volonté politique constante sur la durée.
La Loi de finances 2026 sera le premier signal fort et tangible de la détermination des autorités. Si elle parvient à opérationnaliser les ambitions du PAG avec rigueur et transparence, elle pourra enclencher un cercle vertueux de confiance et d’investissements. Dans le cas contraire, elle risquerait de sonner le glas d’une ambition pourtant vitale. Le Gabon se trouve à un point d’inflexion. Les cinq prochaines années détermineront s’il parvient enfin à transformer sa richesse naturelle en une prospérité partagée et durable, ou s’il reste enfermé dans un statut de pays à revenu intermédiaire aux finances publiques peu soutenables et à la situation sociale critique.
ABALA Akini Ompou, Economètre, spécialiste des politiques de développement









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