Gabon : Conseiller l’État ou l’exposer, Pr Bonaventure Mvé Ondo apporte son soutien à Ali Akbar Onanga
Dans un climat politique encore marqué par les fragilités de la transition institutionnelle, certaines prises de parole tranchent par leur sobriété et leur sens de l’État. La tribune récemment publiée par Ali Akbar Onanga appartient à cette catégorie rare de textes qui ne cherchent ni la polémique ni l’alignement partisan, mais interrogent frontalement une question essentielle : celle de la qualité du conseil au sommet de l’État. En y répondant, Bonaventure Mvé Ondo ne s’inscrit pas dans une controverse politique, mais dans un échange républicain exigeant, posant les jalons d’un débat longtemps évité sur la responsabilité intellectuelle, morale et institutionnelle des élites dans la protection de la fonction présidentielle et la stabilité de l’État gabonais.
Cher Monsieur Ali Akbar Onanga,
Je ne vous connais pas, même si nous appartenons à la même institution universitaire. Mieux, je ne suis pas de votre bord politique. Même quand beaucoup me pressait de le faire à une époque, je n’ai jamais adhéré à un parti politique depuis 1990. Et pourtant, lors de la création du Rassemblement des Bâtisseurs, j’ai changé d’avis et adhéré à ce parti parce que j’avais le sentiment, après avoir participé au grand débat national, que les choses allaient enfin changer radicalement.
En lisant votre tribune parue hier, j’ai sincèrement applaudi tant ce que vous écrivez correspond à ce que certains d’entre nous ressentent de plus en plus. Votre texte n’est ni une charge, ni un règlement de comptes, ni une posture partisane. Il est de ceux qui dérangent parce qu’ils assument une chose devenue rare dans notre espace public : la responsabilité intellectuelle. Vous ne parlez pas contre le Président de la République ; vous parlez pour l’État, et c’est précisément ce déplacement qui donne à votre analyse sa force et sa dignité.
Pour tout dire, votre papier pose une question centrale que beaucoup murmurent sans jamais l’écrire : le problème du Gabon aujourd’hui n’est pas seulement politique, il est structurellement un problème de conseil. Vous rappelez avec justesse qu’un Chef de l’État, fût-il militaire de profession, n’a ni vocation, ni obligation à tout savoir. En revanche, ce sont ceux qui l’entourent qui ont l’obligation morale, professionnelle et républicaine de savoir, d’anticiper et surtout de dire la vérité, même quand celle-ci dérange.
Ce que vous décrivez, et que beaucoup d’entre nous observent avec inquiétude, c’est moins une erreur présidentielle qu’un système de protection inversée : au lieu de protéger le Président contre l’erreur, le conseil l’y expose ; au lieu de filtrer les incohérences, il les accumule ; au lieu de transformer la parole présidentielle en acte cohérent, il la fragilise par des décisions contradictoires. Cela ressemble moins à de l’incompétence qu’à une défaillance éthique du conseil.
Les exemples que vous mobilisez sont, à cet égard, accablants. L’épisode des ministres-députés, la séquence destructrice du 31 décembre–1er janvier, ou encore le cadrage irréaliste du budget 2026 dessinent un même schéma : le Président est placé en première ligne sans filet, exposé juridiquement, politiquement et symboliquement. Or un État sérieux se reconnaît à sa capacité à éviter au Chef de l’État le ridicule institutionnel, l’isolement politique et la disqualification internationale.
Vous touchez également un point fondamental lorsque vous évoquez le régime dit « présidentialiste ». Je ne suis pas juriste comme vous. Il me semble qu’il ne s’agit pas ici d’un débat idéologique abstrait, mais d’une question de bon sens qui porte sur la compatibilité entre un modèle institutionnel et les ressources humaines, administratives et politiques disponibles. Importer un régime sans en maîtriser les logiques profondes revient à transformer la Constitution en terrain de bricolage permanent, au détriment de la stabilité de l’État et de la crédibilité du pouvoir.
Sur ce point, votre plaidoyer pour une révision lucide, assumée et non honteuse mérite d’être entendu. Reconnaître qu’un choix institutionnel fut mal conseillé n’est pas un aveu de faiblesse ; c’est au contraire une preuve de maturité politique. Persister dans l’erreur, en revanche, relève de l’orgueil et prépare des crises plus graves encore.
Votre texte ouvre donc une brèche salutaire : celle d’un nouveau départ, non contre le Président, mais pour le sortir des pièges qui affaiblissent sa gouvernance. Ce nouveau départ suppose, me semble-t-il, trois ruptures claires : la rupture avec la complaisance et le silence stratégique au sommet de l’État ; la rupture avec le bricolage constitutionnel et l’improvisation normative ; la rupture avec le double langage qui détruit la confiance publique.
Mais il suppose aussi et surtout un sursaut collectif des élites gabonaises – universitaires, hauts fonctionnaires, juristes, économistes, responsables religieux et politiques – pour assumer pleinement leur rôle de gardiens du sens, de la cohérence et de la vérité. Car le silence des élites n’est jamais neutre : il devient toujours complice.
En ce sens, votre texte est moins une critique qu’une alerte, qu’un appel. Un appel à reconstruire un conseil citoyen digne de ce nom. Un appel à protéger l’institution présidentielle au lieu de l’exposer. Un appel, enfin, à redonner à l’État gabonais ce qui lui manque le plus aujourd’hui : la prévisibilité, la cohérence et la parole tenue.
Puissions-nous être nombreux à entendre cet appel, et à comprendre qu’il n’y a pas de stabilité durable sans vérité, ni de gouvernance forte sans conseil courageux.
Respectueusement et solidairement,
Bonaventure Mvé Ondo
Professeur retraité de philosophie,
Recteur honoraire de l’Université Omar Bongo
Vice-Recteur honoraire de l’Agence universitaire de la Francophonie









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