Constitution de 2024 : Ali Akbar Onanga alerte sur une dérive institutionnelle
Deux ans et demi après le coup d’État du 30 août 2023, le Gabon traverse une crise institutionnelle profonde. Grèves à répétition, désordre budgétaire, crispation sociale, régression des libertés publiques : derrière cette accumulation de tensions se dessine une cause structurelle majeure. La Constitution de 2024, en concentrant l’ensemble du pouvoir exécutif entre les mains du président de la République, a installé un système aussi centralisé qu’inefficace, conduisant à une paralysie de l’action gouvernementale.
Le secteur de l’éducation nationale illustre, à lui seul, l’impasse actuelle. Une grève prolongée, des négociations qui n’aboutissent pas et un fait inédit : les syndicats refusent de dialoguer avec les représentants du gouvernement, exigeant de s’adresser directement au chef de l’État, puisque celui-ci est aussi chef du gouvernement. Ce blocage révèle une absence criante de relais institutionnel crédible pour gérer les crises sociales.
Une triple crise sociale, économique et démocratique
Sur le plan économique, le constat est tout aussi sévère. Le Gabon figure parmi les États les plus fragilisés de la CEMAC, avec une situation d’endettement préoccupante et des tensions de trésorerie persistantes. Après avoir affiché une posture de défiance vis-à-vis du FMI, les autorités se retrouvent contraintes de négocier dans un contexte régional tendu, sans ligne économique clairement assumée ni coordination gouvernementale lisible.
À cela s’ajoute une régression inquiétante des libertés publiques. Arrestations de syndicalistes, pression sur les partis politiques, menaces sur la liberté de la presse : la peur s’installe dans l’espace public. Les formules qui circulent dans les rues, « je préfère me taire », « ils vont m’arrêter », traduisent un malaise démocratique profond, incompatible avec les promesses de rupture faites en août 2023.
Une architecture constitutionnelle à l’origine du blocage
Au cœur de cette crise multidimensionnelle se trouve la Constitution de 2024. En rompant avec le régime semi-présidentiel historique, elle a instauré un système présidentialiste dans lequel le président cumule les fonctions de chef de l’État et de chef du gouvernement. L’objectif affiché était l’efficacité. Le résultat observé est inverse : surcharge du sommet de l’exécutif, absence de coordination ministérielle, décisions tardives ou inexistantes.
Aucun dirigeant ne peut, durablement, incarner à la fois l’arbitre des institutions et le chef d’orchestre de l’action gouvernementale quotidienne. Le modèle présidentiel pur ne fonctionne que dans des systèmes dotés de contre-pouvoirs forts et autonomes. Transposé sans garde-fous, il produit une concentration du pouvoir sans efficacité réelle. La création d’un vice-président du gouvernement n’a rien réglé : sans base constitutionnelle solide, cette fonction demeure un palliatif, incapable d’engager l’État ou de porter des négociations décisives.
Un schéma déjà en échec ailleurs en Afrique
L’expérience n’est pas nouvelle. Plusieurs pays africains francophones ont tenté ce type d’architecture institutionnelle, avant d’y renoncer. Partout, le constat a été le même : paralysie gouvernementale, crises sociales mal gérées, perte de confiance. Le retour à un exécutif bicéphale, clairement organisé, s’est imposé comme une nécessité pragmatique.
Si rien n’est corrigé, les conséquences sont prévisibles. Les grèves se multiplieront, les réformes resteront à l’arrêt et la défiance populaire s’accentuera. Plus grave encore, un phénomène longtemps impensable refait surface : la nostalgie du régime précédent. De plus en plus de voix estiment que, sous Ali Bongo Ondimba, la situation était « moins chaotique ». Cette comparaison, aussi dérangeante soit-elle pour les autorités actuelles, traduit une perte rapide du capital de confiance acquis après le 30 août 2023.
Pour une réforme constitutionnelle immédiate
L’urgence est désormais institutionnelle. Le président de la République, Brice Clotaire Oligui Nguema, doit se délester de la fonction de chef du gouvernement et rétablir un véritable Premier ministre, doté de compétences claires et de moyens réels. Il ne s’agit pas d’un retour mécanique au passé, mais de la construction d’un régime semi-présidentiel modernisé, fondé sur la complémentarité des rôles et la responsabilité politique.
La crise actuelle n’est pas seulement conjoncturelle ; elle est institutionnelle. Tant que la Constitution de 2024 ne sera pas révisée, le Gabon continuera à avancer sans cap, au prix d’une instabilité sociale et d’un affaiblissement démocratique croissants. Réformer n’est plus une option politique : c’est une nécessité de survie institutionnelle.









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